On fait quoi ce soir, on va au cinéma ? L’étranger qui débarque à Dakar ne peut pas savoir que cette question, en vérité, est absurde. Il imagine sans doute que la capitale d’un pays qui s’appelle le Sénégal doit avoir toutes les commodités qui siéent à son rang. Pour le Dakarois, cinéphile de surcroît, la question n’est pas absurde, mais douloureuse. Depuis quelques années, on assiste à la fermeture des salles de cinéma à Dakar, tout comme dans le reste du pays.

Elles sont le plus souvent transformées en des structures plus rentables sur le plan financier. Ainsi le cinéma « Roxy » sur l’avenue Blaise Diagne s’est transformé en un centre commercial, et le cinéma « El Hadj » au quartier de la « Gueule Tapée », fermé le 15 avril dernier, attend son recyclage en discothèque. Lamine Sène, chef de salle du cinéma Liberté, est désespéré. « Il ne reste que deux salles à Dakar. Le cinéma est mort. » Les deux cinémas en question programment la plupart du temps des films indous, les seuls suffisamment populaires pour espérer vendre plus de 100 places.

Pour Ibrahima Barry, qui officiait comme chef de salle et guichetier au cinéma « El Hadj », « le cinéma ne marche plus à Dakar à cause des cassettes VHS, CD et autres DVD qui ont supplanté les 35mm [ndlr : films en pellicule, encore appelés bobines]. Dès qu’ils arrivent, les gens les gravent ». Ibrahima Barry reconnaît que l’époque est au numérique, mais estime que la qualité d’image et de son du 35mm est vraiment supérieure, avec aussi l’avantage de se conserver plus facilement et plus longtemps.

Dans son réquisitoire, Ibrahima Barry accuse également les nombreuses chaînes de télévision qui « diffusent certains films avant même qu’ils ne sortent en salle. Les gens n’ont plus besoin de se déplacer pour aller voir un film ». Des affirmations que confirme Lamine Sène, chef de salle au cinéma Liberté : « L’autre soir avant que le film de 23 heures ne commence, les jeunes qui étaient dehors disaient qu’il venait juste de se terminer sur la RDV [ndlr : une chaîne privée de Dakar]. »

Pour Lamine Sène les causes du désintérêt des gens pour le cinéma sont nombreuses. « En plus de l’explosion du numérique et des nombreuses chaînes satellitaires, il y a aussi l’insécurité qui prévaut actuellement dans la ville et dans les cinémas, qui sont devenus des lieux de rencontre pour toutes sortes de déviants. » Pour enfoncer le clou, Seyd Ababacar, qui tient le guichet à Liberté, déclare : « Autrefois, on ne fumait pas dans les salles, mais aujourd’hui certains clients franchissent la porte de la salle avec leurs cigarettes, et d’autres fument même du chanvre à l’intérieur. Je travaille dans un cinéma mais je ne permettrais ni à mes enfants ni à mes frères de le fréquenter. Maintenant le cinéma pervertit les mœurs. »

Et le tarif ? Ibrahima Barry nous éclaire : « Dans la plupart des salles de Dakar les billets varient entre 150 et 200 francs Cfa pour le « Guettou bey » [ndlr : partie de la salle la moins confortable où il y a souvent des chaises en fer] et entre 250 et 300 francs pour les fauteuils. Donc c’est pas cher .»

Comme les cinémas sont bien placés, ils reçoivent de nombreuses offres pour être transformés en centre commercial, voire en église ! Seyd Ababacar révèle ainsi que les groupes évangéliques protestants qui ont déjà acheté le cinéma El Akbar ont fait une offre très alléchante pour acheter aussi Liberté. Il a refusé. « On veut garder au moins le cinéma Liberté, pour le patrimoine de Dakar. »

Abdoulaye Sinkare (Dakar Bondy Blog)

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022