Je connaissais bien sûr l’histoire du dictateur Kadhafi, d’autant plus que les langues se délient depuis sa mort. Je savais ce dont il était capable. Alors, il était surement normal de se réjouir de sa capture. Pourtant, j’ai eu du mal.

Dès l’annonce de sa mort, les images ont tourné sur internet, dans les médias, par mails, sur les réseaux sociaux. Impossible de passer à côté. Il fait partie des évènements les plus partagés sur Facebook. Passer à côté de cette photo ou vidéo où l’on voit un visage défiguré, dégoulinant de rouge, un homme traîné au sol, exhibé comme un vulgaire objet, relevait d’un exploit.

Pour ma part, je venais d’arriver au bureau. J’avais entendu la nouvelle à la radio mais les images n’avaient pas encore croisé la route de mes yeux. Lorsque j’ai ouvert ma boîte de réception de mails, l’objet apparaissait en gros « la fameuse photo de Kadhafi ». Elle venait de faire le tour du service.

A la vue de cette photo, ma première réaction a été celle du dégoût. Autant de sang et de peau dégoulinante m’ont fait reculer le visage de l’écran. Puis, je me suis rapprochée pour vérifier qu’il s’agissait bien de lui. Avec le recul, je me souviens m’être entendu dire «  mais il l’a quand même bien mérité ? »,  avant de me raisonner. Mais, le monde entier dansait déjà sur cette photo. Les uns se réjouissant de sa mort car ils sont enfin libres, d’autres pour des intérêts, disons, moins philosophiques.

Durant plusieurs heures, cette image dégradante, écœurante de Mouammar Kadhafi est devenue le nouveau trophée, le jouet d’une guerre civile enfin terminée et clôturée avec la mort de son « fou ». Et il est bien devenu le fou du roi d’une nation qui rit, chante et prend des photos autour de sa dépouille. L’attitude bestiale et compulsive de l’être humain m’a heurtée. Ce spectacle sanglant était gratuit, sans intérêt. Ajouté à cela, la séance de photographie autour de sa dépouille, sale, sur un matelas crasseux, à moitié nue. On aurait dit une bête de foire.

Fallait-il réagir ainsi après tant de souffrances et tortures infligées à son peuple ? Après la fin d’une terreur sans nom qui dure depuis des décennies ? Après un conflit armé qui n’a laissé aucune chance à de nombreux enfants, femmes et hommes libyens ?

Je ne fais le procès de personne. Je dis simplement ce que j’ai ressenti lorsque j’ai observé ces images. Il n’y aucune réponse ou certitude pour ces questions là. Ces images sanglantes, ces vidéos de pantin mort, d’un trophée pris en photo par les Libyens leur prouvent au moins que Mouammar Kadhafi ne peut plus rien contre. Il en est tout autre pour l’ennemi numéro 1 mondial : Ben Laden. Sa mort n’a pas eu la même publicité. les conspirationnistes se régalent déjà et vous verrez qu’avant la fin de l’année, les tabloïds feront leurs unes sur des témoignages de vacanciers jurant l’avoir vu bronzé sur une plage de Tahiti en compagnie d’Elvis Presley.

Najet Benrabaa

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