« Qui veut signer mon tableau sur Lehman Brothers ? » lance à la cantonade un homme dans la foule. Je me trouve au coin de la 745 de la 7e et de Broadway. Derrière l’homme d’une cinquantaine d’années, se dresse l’immeuble de Lehamn Brothers, la banque d’affaires qui, lundi, a fait plonger la bourse américaine et les places mondiales en se plaçant sous le chapitre 11 de la loi sur les faillites américaines.

La toile représente le visage d’un homme. Je prends du recul pour mieux le voir. La peinture représente la tête de Richard Fuld, le directeur général de cet établissement financier. Il y a également des annotations. Les gens s’attroupent autour de la toile. Le peintre dit : « Si vous travaillez ou avez travaillé pour Lehman Brothers, vous devez prendre un feutre vert, si ce n’est pas le cas, prenez un stylo noir. » Une personne prend un stylo noir et commence à écrire un message en bas du tableau pendant que je demande au peintre son nom et comment il a fait pour peindre aussi rapidement son tableau.

Geoffrey Raymond, l’auteur de cette œuvre express, me réponde : « J’ai voulu faire la peinture de Richard Fuld en liaison avec les évènements de Lehman Brother, tout en continuant à interpeler les passants. Mais en fait, j’ai commencé à le peindre il y a deux semaines environ, je l’ai juste fini hier soir. » Surpris, je lui demande alors s’il est devin, la faillite venant seulement d’être prononcée : « Pas du tout, dit-il, si vous suiviez correctement l’actualité économique dans le Wall Street Journal par exemple, il était facile de deviner que cela allait mal finir. »

Nous sommes interrompus par une employée de la banque, qui prend un stylo vert pour écrire quelques mots sur le canevas. Je me demande si elle va agonir d’injures ce pauvre Richard Fuld. Je me penche pour regarder alors qu’elle se baisse difficilement pour laisser sa trace dans le coin en bas à gauche. « Je resterai à jamais une fidèle de Lehman », écrit-elle avant de rendre le stylo à Geoffrey Raymond. Pas rancunière, la petite dame. J’aimerais lui demander si elle a été licenciée, mais elle demande qu’on la laisse tranquille.

Le peintre me voit me faire rembarrer et, avec un sourire goguenard, il me dit : « L’objectif de ce tableau, c’est justement de permettre aux gens, et notamment aux employés qui vont être licenciés, de s’exprimer sur la faillite. » Geoffrey Raymond n’a pas perdu le nord : il vend ses tableaux entre 3000 et 15 000 dollars. « Allez voir sur mon site, j’ai fait plein d’autres tableaux. J’en ai fait un sur McCain et Obama. » Sur ces mots, je prends congé de ce Cassandre des temps modernes, me disant qu’il ne doit pas être bon d’avoir chez soi une de ses toiles.

Axel Ardes, New York (retrouvez-le sur son blog de 20.Minutes.fr)

Axel Ardes

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