Dans les commerces Albert Heijn, les caissières portent un foulard, noué derrière la nuque ou sous le menton. Elles sont musulmanes, ont choisi de porter le hijab sur leur lieu de travail, et y sont autorisées par leur employeur. La pièce de tissu peut être nouée autour du cou comme une cravate, ou cacher les cheveux de celles qui appliquent rigoureusement la recommandation du prophète.

« Je travaille ici depuis trois ans, et j’ai passé mon entretien avec mon voile, raconte Myriam. On ne m’a posé aucune question là-dessus. La seule obligation, c’est de porter celui qu’on nous fournit, pour que ce soit homogène avec l’uniforme. » Chez Dirk van Den Broek, l’enseigne concurrente, la consigne est moins stricte. Certes la couleur du voile s’accorde au bleu du chemisier, « mais c’est plus par coquetterie, avoue Nassima, caissière depuis trois mois ».

Les clients de Albert Heijn et Dirk van Den Broek semblent plus étonnés par mes questions que par la tenue des hôtesses de caisse. « On habite Osdorp [quartier d’Amsterdam à forte population marocaine et turque] depuis très longtemps et ça a toujours été comme ça », dit tout simplement une cliente à l’âge de la retraite. Peut-être l’accommodement des directeurs de grandes surfaces varie-t-il en fonction de la clientèle ? Après un rapide tour dans le centre ville, où la proportion de musulmans est moindre, il semblerait que les employées soient tout autant autorisées à afficher leur religion. Que les caissières soient majoritairement d’origine turque et marocaine explique peut-être l’apparente tolérance des directeurs.

J’en profite pour faire un tour plus complet des supermarchés. Quels autres « produits » hallal vais-je bien pouvoir trouver ? Selon la demoiselle au rayon boucherie qui porte un joli foulard sur la tête, « ici, il n’y a pas de viande hallal. Mais il y a de nombreuses boucheries musulmanes. En général, elles sont tenues par des Marocains ou des Turcs ». On peut aussi se rendre au barbecue annuel organisé par ma boîte. Le traiteur a fait l’effort de proposer de la viande hallal, même si les salariés musulmans ne représentent qu’une infime partie du personnel. Karim, un collègue, se gave : « Pour une fois que je ne suis pas obligé de manger du poisson ou le plat végétarien. J’adore la viande, mais bon comme je mange hallal, souvent à la cantine ou dans les restaurants je ne me fais pas trop plaisir », explique-t-il, les yeux rivés sur son steak. Cependant, aucune femme voilée dans les couloirs du siège européen de cette boîte américaine.

C’est en 1985 qu’ont commencé aux Pays-Bas les débats sur le port du voile à l’école. Le « pragmatisme » néerlandais a tranché en faveur du port, en raison du respect des principes généraux de la liberté de religion. Dans la sphère professionnelle, les décisions de justice expriment la même position : comme le port d’un couvre-chef ne compromet pas la sécurité, l’employeur ne peut pas l’interdire. C’est ce même pragmatisme, teinté de sévérité cette fois, qui a poussé en novembre 2006 l’ancienne ministre de l’immigration Rita Verdonk à proposer de bannir le port de la burka, arguant que « l’intégration sociale de ses adeptes seraient facilitée si leur visage n’était pas couvert ». Cette affaire de burka ne concerne semble-t-il qu’une centaine de femmes dans tout le pays. Je n’en ai pour ma part croisé aucune depuis mon installation.

Retour au babecue de ma boîte, où la végétarienne Kathie se réjouit elle aussi du choix dans les menus : « Je suis contente de trouver des steaks au soja, tout comme il y a de la viande hallal. C’est dommage de se restreindre à la salade de pâtes et de se demander devant chaque plat si on va pouvoir y goûter. C’est une manière de se respecter et de vivre ensemble », estime-t-elle. Au fond, ce que Karim et Kathie veulent, c’est déguster un bon steak. De bœuf égorgé en direction de la Mecque au son d’une prière en arabe ou de soja et de légumes légèrement épicés.

Bouchra Zeroual (Amsterdam)

Bouchra Zeroual

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