Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Les hommes sont galants, les femmes insolemment belles. Les vitrines exposent des bijoux d’inspiration ottomane en argent, en turquoise ou en ambre. Quelques bâtiments de l’époque communiste contrastent ça et là avec les rues pavées et l’architecture gothique des nombreuses églises du centre ville. Les autochtones parlent une langue suave aux consonances russes. A deux heures de Paris en Low cost, Cracovie accueille des touristes venus de toute l’Europe. Ils se prélassent dans les cafés à la décoration soignée, comme le Singer où on pose son verre sur une ancienne table de machine à coudre. Ils se déhanchent jusqu’à 6 matin dans les bars, où horaires d’ouverture et de fermeture ne veulent rien dire.

J’ai rendez-vous aux Couleurs Café, troquet au décor parisien de la place Wolnika au cœur de l’ancien ghetto juif, tenu par deux sœurs rentrées en 2006 au pays, après une vingtaine d’années passées en France. A 50 ans, Elzbieta a passé presque la moitié de sa vie dans la capitale française. Malgré une formation d’ethnologue, elle n’a jamais pu exercer sa profession. Ce sont des raisons personnelles qui la poussent à prendre un aller simple pour la France dans les années 1980. Le café et l’hôtel ouverts par sa sœur la feront rentrer vingt-deux ans plus tard. « J’ai beaucoup aimé la France mais je n’ai pas apprécié ma situation professionnelle. J’ai fait des petits boulots comme garde-malade ou nounou. J’ai aussi étudié un an à la Sorbonne, mais c’était difficile de nouer des contacts avec les étudiants, parce qu’ils étaient bien plus jeunes que moi. Et quand on ne parle pas parfaitement français, c’est très difficile de trouver un emploi épanouissant. »

« Je n’ai jamais pu travailler dans les musées car je n’étais pas française », m’avoue-t-elle pudiquement. Pourquoi ne pas avoir effectué les démarches pour obtenir la nationalité ? « Je ne pensais pas y demeurer toute ma vie. Je pensais peut-être vivre ailleurs, ou rentrer.» Et comment se passe le retour ? « Je suis enthousiaste d’être revenue. Les changements économiques et politiques sont énormes. C’est bien pour la population. En matière de politique, il y a encore beaucoup à faire. C’est le côté nationaliste un peu fermé qui ne me convient pas. »

La plupart de ses amis polonais ne se sont finalement pas installés définitivement en France. Beaucoup ont prolongé l’exil au Canada, d’autres sont revenus en Pologne. Des exemples qui tordent le cou au cliché du plombier polonais. A ce propos, mes amis, souvent détenteurs de diplômes universitaires, ont un avis tranché : « On en a marre d’être assimilés à ces personnes. C’est vrai que depuis que les frontières polonaises sont ouvertes, toutes les couches de la population ont tenté leur chance à l’étranger, les pauvres comme les éduqués. A Londres, j’entendais « kurva » [putain] à tous les coins de rue. C’est comme ça que je reconnaissais mes compatriotes ! s’indigne Przemeck, jeune diplômé fraîchement rentré de la capitale britannique. C’est dommage car le reste de l’Europe a une image négative de nous. Mais bon, après trois ans là-bas, c’est agréable de se retrouver parmi les siens, au moins pour quelques années », conclut-il le sourire aux lèvres.

Le soir, les touristes et les autochtones arpentent la ville, de bar en bar, pour se retrouver autour d’un verre entre amis. J’y rencontre une étudiante francophile qui a séjourné à Lille dans le cadre du programme européen de mobilité Erasmus. Elle garde de son séjour dans le Nord un très bon souvenir, mais aussi un sentiment d’incompréhension. « C’était en 2005, pendant les manifestations anti-CPE. C’était un contexte particulier. Je pensais que c’était une bonne chose de faire cette loi ; elle aidait les jeunes à trouver du travail plus facilement. Mais je crois qu’en France, comme en Pologne, on n’aime pas le changement. »

Quid de ses relations avec les Français ? « Je me suis fait quelques amis français. » Un retour prévu ? « J’aimerais beaucoup visité Paris. Mais je ne suis pas certaine de pouvoir vivre très longtemps en France. Pour le moment, je finis mes études ici. La suite, on verra plus tard. » Le stéréotype français semble bien ancré dans le milieu étudiant francophone de la ville.

Mais à présent il est temps de profiter de ma soirée. Je rentre mon carnet de notes dans mon sac et rejoins mes amis le sourire aux lèvres et l’anglais à la bouche. Darek, mon hôte et guide touristique, raconte notre visite au musée. Fier de me montrer La Dame à l’hermine de Léonard de Vinci, c’est finalement lui qui a été surpris à la vue de ma mine, neutre. « Le seul tableau que je connaisse de ce peintre, c’est La Joconde », dis-je entre deux éclats de rire. La conversation se poursuit. Ils aimeraient qu’ici aussi, comme dans beaucoup de pays européens, on interdise de fumer dans les bars. « Pour des questions de santé et de confort », précisent-ils. Alors que j’essaie de comprendre en quoi une telle loi serait bonne, mon voisin me glisse à l’oreille : « C’est bien français ça ! Remettre en question chaque petite chose de la vie et parler de théories ! » Plutôt contestataires, parfois snobs, friands de bonne cuisine, mes compatriotes ne jouissent pas d’une si mauvaise image en Pologne, French accent oblige.

Bouchra Zeroual

Articles liés

  • Brésil : Lula a gagné, mais le bolsonarisme n’a pas perdu

    Réélu dimanche 25 octobre, Lula a remporté la bataille des urnes. Mais la menace bolsonariste demeure. Depuis l'Amazonie, la journaliste et écrivaine Eliane Brum alerte sur les dangers que l'extrême droite fait peser sur la démocratie brésilienne et sur la plus grande forêt tropicale du monde.

    Par Aliénor de Matos
    Le 27/10/2026
  • Au Brésil, l’extrême droite bolsonariste confirme son emprise

    Au premier tour de la présidentielle brésilienne, dimanche 4 octobre, Flávio Bolsonaro, candidat d’extrême droite et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, a recueilli 47,03 % des suffrages, devançant le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva (45,16 %), en quête d’un quatrième mandat. Un résultat qui confirme la puissance du bolsonarisme et suscite sidération et inquiétude chez les soutiens de Lula, à trois semaines du second tour.

    Par Aliénor de Matos
    Le 07/10/2026
  • À Ceuta, des milliers d’exilés pris au piège après la traversée

    Les 30 et 31 juillet, quelque 72 000 personnes ont rejoint Ceuta depuis le Maroc, principalement par la mer. Si près de 70 000 d’entre elles sont depuis retournées au Maroc, des milliers de personnes restent dans l’enclave espagnole, sans solution d’hébergement et dans l’espoir de gagner le continent européen. Reportage.

    Par Aicha Bennani
    Le 04/08/2026