Quand vous arrivez à Hastings, vous avez l’impression d’entrer dans le monde merveilleux du hipster. Un joli magasin de chapeaux vous accueille, collé à une boulangerie, dont la vitrine déborde de woopies, brownies, cheesecakes et autres spécialités sucrées dont seule l’Amérique du Nord a le secret. Puis, en quelques pas, les belles vitrines se fânent et laissent place à une autre facette de ce quartier du centre de Vancouver. Sur les trottoirs, des personnes dans le besoin vendent babioles et autres trésors que l’on peut trouver dans les poubelles de nos grandes villes.
D’autres font la manche, des groupes discutent entre eux, parlent fort, se séparent avant de se remettre à discuter de nouveau. Sur les trottoirs d’Hastings, pauvreté, addictions et maladies psychiatriques se disputent la vedette. Les vêtements sont sombres et abîmés, les regards hagards, impossible de donner une moyenne d’âge tellement la vie ne semble avoir épargné personne. Hommes et femmes déambulent, absents, et certains ne cachent plus leurs addictions.
Hastings, c’est le quartier où l’on a regroupé tous les damnés de Vancouver avant les Jeux olympiques d’hiver de 2010.
« Cachez-moi ces âmes que je ne saurais voir » a-t-on semblé dire à l’hôtel de ville. À la même période, 400 millions de dollars furent investis pour rénover un ancien bâtiment et implanter une antenne de l’université Simon Fraser en plein milieu du quartier. Cette université abrite une structure chargée de renforcer les liens dans ce quartier qui compte 150 associations communautaires. Ce bureau, qui œuvre pour la cohésion sociale, a été créé à l’initiative d’Am Johal et organise toutes sortes d’activités.
« Quand les gens nous rejoignent, ils se sentent comme en famille »
image2Le travail effectué au sein de cette structure (qui n’a pas d’équivalent en France dès lors qu’elle dépend de l’université) est, entre autres, effectué afin de créer du lien entre les habitants du quartier, de classe modeste, et les étudiants. « Les populations qui vivent dans ces quartiers font souvent l’objet de recherches universitaires, mais sans que les personnes qui travaillent sur eux ne les connaissent vraiment. Ici, des rencontres peuvent se passer, les gens peuvent discuter et raconter eux-mêmes leurs histoires » souligne Am Johal.
De multiples ateliers sont organisés, de journalisme ou encore d’éducation aux médias pour les jeunes filles. Il est possible aussi d’organiser des spectacles culturels, il s’agit de faire exister « un espace pour que les gens créent des choses ». Ainsi, les échanges culturels se font, et par exemple, les descendants de ceux qu’on appelle ici les « premières nations », qui représentent 10 % du quartier (ils ne représentent que 2 % de la population de Vancouver et les alentours de la ville compte quelques réserves) transmettent leur culture ancestrale. Mais Am Johal n’est pas dupe, si la culture est une « façon élégante de sortir les gens de leurs problèmes », il sait qu’il reste difficile pour un grand nombre de pousser les portes de l’université et de venir dans ce centre « les gens ont tellement de problèmes dans leurs vies, on ne peut pas attendre d’eux tous qu’ils viennent ici discuter de culture ».
C’est pour cela que des actions sont aussi menées sur le terrain, avec notamment l’organisation de marchés, pour donner un cadre à l’activité que beaucoup exercent à même le trottoir. Roland est chargé de l’organisation du marché dans le quartier, vêtu d’un k-way orange et d’un large sourire, il sort d’une petite cabane en bois où il est possible de se procurer du café pour un dollar ou encore des recharges pour se connecter quelques minutes à internet. « Quand il y a eu les Jeux olympiques, la ville est devenue plus stricte et il était possible d’aller en prison juste parce qu’on vendait quelque chose sur le trottoir, c’était quand même incroyable, je suis sûre qu’une chose pareille est impossible en France ».
Passionné par ce qu’il fait, il poursuit « avec le marché, les gens qui ne gagnent pas bien leur vie peuvent se faire des revenus supplémentaires. Et en plus, il y a un intérêt social, notre marché du dimanche est très connu, les gens viennent d’autres quartiers, car ils savent qu’ils peuvent y faire de bonnes affaires. Alors forcément, comme ça, les gens peuvent se parler entre eux, le contexte est propice. En plus, ce n’est pas comme faire la manche, les vendeurs gardent une bonne estime d’eux-mêmes ». Il s’arrête un instant, puis hausse les épaules « voilà, ça c’est notre solution ».
L’avènement inévitable de la gentrification
L’implantation de l’université a fait essaimer tout un tas de petits magasins « cools et trendys » dans les alentours déclenchant la gentrification du quartier,image1 un mal pour un bien en quelque sorte. Mais Am Johal rappelle qu’il y a une politique de logements sociaux qui existe dans le quartier, ainsi, 500 ont été crées. Au-delà de cette politique, la présence publique se manifeste aussi dans le quartier à travers l’existence d’une salle de shoot dans laquelle 800 consommateurs quotidiens se rendent, où ils peuvent se faire prescrire de l’héroïne et prendre leurs doses autre part que sur les trottoirs du quartier, dans des conditions plus sûres.
Une présence publique qui sert aussi à rassurer certains habitants et surtout nouveaux arrivants si l’on prend l’exemple de la police qui passe tous les matins et ramassent quelques personnes à l’heure de pointe « pour montrer qu’ils font quelque chose » estime Am Johal. Et quand on lui demande à quoi ressemblera le quartier dans dix ans, lui qui y travaille, qui y déambule simplement comme habitué au spectacle de la misère qu’il essaie de combattre chaque jour, il sourit « je ne sais pas, j’espère qu’il y aura davantage de logements sociaux, que la situation se sera améliorée pour les gens ».
La ville de Vancouver a de grands rêves d’écologie, se veut la ville la plus verte du monde, son maire Gregor Robertson au look d’américain pur jus, raie sur le côté et mâchoire carrée, devrait avoir autant d’ambition pour tenter de réparer les vies brisées d’Hastings.
Latifa Oulkhouir

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