Riché Richardson est « assistant professor » à l’Université de Cornell, spécialiste de la littérature du sud des Etats-Unis, des rapports sociaux de sexe* et artiste du patchwork. Elle connaît l’histoire américaine sur le bout des doigts. Une histoire qu’elle écrit à sa manière, à travers le tissu. A l’occasion de sa visite en France dans le cadre d’une exposition à la mairie du 5ème à Paris, nous l’avons invité au Bondy Blog à quelques jours de l’intronisation de Barack Obama. Avant de passer une partie de la soirée avec toute l’équipe du Bondy Blog et quelques invités pour un débat passionnant, Riché Richardson a répondu à quelques questions en guise de tour de chauffe. Interview.

Avez-vous conscience que les luttes afro-américaines de ces quarante dernières années sont largement partagées par d’autres peuples dans le monde ?

Cette conscience du fait de l’universalité de ce combat est passée par des hauts et des bas. Dans les années soixante, au moment de Malcom X, il y avait tout le panafricanisme qui donnait l’impression aux afro-américains qu’il y a avait une poussée internationale, une compréhension plus large que l’aspect local de cette lutte. Aujourd’hui, il y a une conscience plus élevée du fait de la globalisation, de la circulation plus rapide de l’information via Internet. Le drame de l’ouragan Katrina a révélé, encore plus, les déficiences et la pauvreté aux Etats-Unis et la condition des Noirs à la Nouvelle Orléans. On s’est rendu compte que ces problèmes étaient partagés par d’autres.

L’élection de Barack Obama est-elle une révolution dans votre pays ?

Les gens ont été surpris par l’émergence de Barack Obama. Pour le moment, nous sommes encore dans la surprise, voire le choc. Il faudra du temps pour avaler et digérer cette élection. La plupart d’entre-nous n’ont pas encore analysé en profondeur cette élection. Nous sommes encore dans le cheminement qui a conduit à la victoire de ce candidat. En particulier, les afro-américains sont encore sous le choc parce qu’ils n’imaginaient pas un tel scénario aussitôt finalement. Obama est un habitué de ce genre « d’arrivée », on ne l’attend pas au tournant et il arrive quand même. La surprise est grande parce que c’est très récent finalement l’émergence d’un sénateur et aujourd’hui d’un président. D’où le besoin d’une analyse plus profonde de ce qui se passe réellement.

Quels ont été les signes ou les leviers susceptibles d’expliquer ce résultat ?

Le fait qu’il ait été d’abord président de la Harvard National Review est quelque chose de tout à fait inédit. Cela a construit cette avancée, ensuite il est devenu sénateur. Son parcours s’est fait lentement avec beaucoup de rigueur. Il a construit calmement son chemin. Du coup, nous sommes parvenus avec cette élection à un moment de célébration nationale pour tout le monde, y compris pour ceux qui n’étaient pas prêts à voir un Noir à la maison blanche. Cette célébration s’est étendue, s’est élargie. Elle est devenue globale autour du nouveau président.

Toute cette euphorie n’est-elle pas dangereuse, excessive ?

C’est vrai, on attend beaucoup de lui. En même temps, il a beaucoup d’ambition et une vision réelle. Obama a ramené l’espoir, il incarne le changement. Rien que cela, c’est déjà formidable. Il a restauré le sens de la citoyenneté auprès des gens qui n’y croyaient plus. Ce sens-là, cette restauration de l’espoir est déjà quelque chose d’infiniment incroyable. En plus, il a ses qualités propres. Même si je ne suis pas d’accord avec toutes ses propositions, parce qu’il faut garder un sens critique, on peut lui reconnaître la réussite de cette partie du travail.

La victoire de Barack Obama est-elle uniquement le rejet de la politique de Georges Bush ou le mouvement vient-il de plus loin ?

Il est évident qu’il y a eu des dissensions sur les différentes stratégies politiques en Irak, la guerre contre le terrorisme. Mais ce n’est pas ce qui a fait le succès d’Obama. Le point fort de cet homme est sa vision, il la porte en lui et il l’impose. C’est une offre politique complètement différente incomparable avec ce qui existe aujourd’hui dans le pays. La manière dont il envisage l’économie, l’art et la culture, la santé, l’emploi font de lui un homme politique à part avec une vision nouvelle. Même si le bilan de Georges Bush avait été meilleur, Obama aurait émergé d’une façon ou d’une autre.

Obama est-il un nouveau prototype de l’homme politique américain ?

Obama était déjà populaire pendant les mandats de Clinton, il avait construit un certain nombre de choses. Pendant que Bush menait sa politique, il faisait entendre sa voix. Il travaillait ses dossiers et construisait lentement son ascension. Pendant sa campagne, il a fait appel à de nouvelles façons de faire de la politique et effectivement c’est une nouvelle sorte d’homme public. Il a mobilisé des nouvelles ressources que personne n’avait utilisées auparavant. Une nouvelle façon de penser la technologie, la jeunesse. Il parle d’inclusion en permanence, il est très populaire chez les jeunes, mais il n’a pas pour autant oublier de parler aux autres catégories de la population. Il réhabilite certains thèmes comme la sécurité sociale. Il s’appuie sur la jeunesse, mais ce n’est pas une rupture générationnelle, il inclut aussi les anciens dans sa politique.

Qu’est-ce qui pourrait faire trébucher Barack Obama dans les mois à venir ?

L’économie est le dossier le plus urgent. Il est l’otage de ce dossier. Il va falloir qu’il fasse une coalition bipartisane autour de ses propositions et notamment autour de la couverture sociale et médicale.

Il va donc devoir « composer » avec d’autres, c’est old school comme vision politique ?

Il doit impérativement construire une grande coalition avec des gens qui acceptent et qui soutiennent sa politique. C’est à cette condition qu’il pourra imposer ses idées, ses projets et les réponses qu’il a proposé lors de sa campagne. L’Amérique va devoir repenser la place de l’état, la place du service public, parce qu’il y a des résistances extrêmement puissantes chez les américains. Les gens ne souhaitent pas payer des impôts par exemple. Mais si l’Amérique veut changer, c’est une chose à laquelle il va falloir s’attaquer. Obama a cette vision, cette compréhension. Il dispose aujourd’hui de la popularité pour le faire.

Est-ce à dire que Barack Obama sera uniquement le président des Etats-Unis en consacrant toute son énergie à son pays et ne pourra pas assumer la fonction de maitre du monde ?

Il est dans une position confortable pour lancer les réformes qu’il appelle de ses vœux. Il va devoir se battre sur les deux fronts. C’est le président des Etats-Unis, donc c’est sa fonction principale, et les citoyens attendent des réponses sur ce terrain. Il a le potentiel de faire bouger le pays. Il a aussi la possibilité d’avoir une influence positive au niveau global. Il a cette ambition pour d’autres dossiers. Les deux choses ne sont pas étrangères l’une de l’autre. Evidemment, il ne va pas être le président du monde, mais il aura sans doute une influence positive sur la manière dont les choses vont se reformer dans d’autres régions du monde.

Quelle est la vision de Barack Obama au sujet de la politique américaine au Moyen-Orient ?

C’est une priorité pour lui de stabiliser le Moyen-Orient, l’Afghanistan, de remettre en cours des dialogues qui n’existaient plus. Bien évidemment, le monde entier regarde cela de très près…

Effectivement, le monde entier attend surtout Obama sur le Moyen-Orient et non pas sur la sécurité sociale des américains et autres dossiers internes…

Les affaires étrangères pour Obama sont vraiment prioritaires. Et la manière dont il a voulu démontrer son intérêt pour cela, c’est en choisissant Joe Biden comme vice-président. C’est un vétéran, il connaît parfaitement bien les rouages de la politique extérieure, et qui est parfaitement complémentaire avec le nouveau président. C’est une façon de montrer sa volonté de prendre en main ces questions, et pour avoir à ses côtés une personne extrêmement concrète sur ses problèmes.

Après des semaines de bagarre à couteaux tirés et de lynchage médiatique entre Hillary Clinton et Barack Obama, ce dernier lui fait une place de choix dans son équipe. Comment expliquez-vous cette décision ?

Cela montre la manière dont Obama travaille. C’est quelqu’un qui inclut les gens y comprit les gens avec qui il n’est pas d’accord à 100%. Ces deux candidats avaient beaucoup de talents, ils ont tous les deux les mêmes ambitions pour les Etats-Unis, ils vont être capables de surmonter leur différence pour aller vers un but commun. C’est une caractéristique d’Obama.

Comment les compagnons historiques de Martin Luther King ont-ils vécu le 4 novembre 2008 et comment s’apprêtent-ils à vivre le 20 janvier 2009 ?

Tous les afro-américains, de quelque bord qu’ils soient, ont été terriblement touchés par la victoire de Barack Obama. Bien sûr, les regards étaient portés sur les historiques des luttes des droits civiques, Jessie Jackson, Clarence Jones et d’autres, mais aussi sur Condolezza Rice, Colin Powel et bien d’autres ont été aussi très touchés. Cette victoire transcende les clivages. Tout le monde est excité, ému de voir qu’un Noir est arrivé au pouvoir. Il y a aussi quelque chose d’autres qui s’est passé. On a pu voir dans les maisons, des afro-américains qui ont craqué parce qu’ils ont vu Jessie Jackson pleurer. Ces gens ont pensé aux membres de leur famille disparus qui ont lutté pour les droits civiques, le respect de la dignité des Noirs et qui n’ont pas pu vivre ce moment exceptionnel. Rien que pour cette mémoire, il y a eu cette émotion profonde et partagée.

Propos recueillis par Nordine Nabili

Traduction : Randiane Peccoud

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