Nadir Dendoune, c’est l’écrivain emmerdeur, le tocard majestueux, le sportif bourlingueur. Celui qui n’a peur ni des mots, ni des actes : acquérir la nationalité australienne (2001), faire le tour du monde à vélo (2001-2002), devenir bouclier humain en Irak (2003), publier un journal de guerre pacifique (2005) puis une lettre ouverte à Sarkozy (2007), gravir l’Everest (2008), publier le récit de son ascension (2010), réaliser un documentaire sur la Palestine (2011), subir la « censure » de Canal Plus pour avoir porté un T-shirt de ce même pays (2012) et être incarcéré pour un reportage effectué à Bagdad (2013). Pourtant, nous déclarait-il en novembre, « j’ai 40 ans et je galère encore à trouver du taf à mon âge avec trois livres, trois passeports et plein d’expériences ».

Né en 1972 à Saint-Denis dans une famille kabyle de neuf enfants, Nadir connaît une scolarité normale dans une école « arc-en-ciel de mixité sociale ». Au collège, du fait de la carte scolaire, il ne se retrouve qu’« avec des fils de prolos » dont certains ont cinq ans de plus que lui et beaucoup de problèmes : « Il suffit qu’il y en ait huit ou dix qui foutent la merde dans la classe, ça baisse un peu le niveau ».

Au lycée et malgré des facilités, Nadir connaît « les affres de la délinquance juvénile avec un petit passage par Fleury-Mérogis – je n’en ai pas honte – en mandat de dépôt : t’es pas encore jugé et on te met quand même en taule ». Il y passe deux semaines et considère qu’en y restant plus longtemps, il serait peut-être devenu « méga caillera ». « Les gens de droite pensent que la prison est une thérapie de choc. C’est vachement plus de choc et pas du tout de thérapie : en deux semaines là-bas, j’avais croisé une cinquantaine de mecs qui m’avaient mis sur des plans en sortant si je voulais ». Considérant que la prison ne « rime à rien », Nadir affirme que l’enfermement « ne résout pas du tout le problème, au contraire, ça l’empire ».

Sa porte de Salut, il la trouve grâce à un dénommé Salah, Bac+5 « à l’époque, ça vaut un Bac+40 maintenant », qui travaillait comme animateur dans une salle de jeunes de L’Ile-Saint-Denis, « un havre de paix » où Nadir vit encore aujourd’hui, « par choix » mais aussi « parce que si tout le monde se barre, c’est là qu’on crée le ghetto ». Dans un quartier « avec un désert culturel » et des parents analphabètes, Nadir découvre le sport et la culture. Salah est le premier à l’emmener au musée.

Après avoir obtenu un Bac Sciences-Eco en candidat libre à l’université, Nadir galère « au pied des tours », tombe sur une émission d’Ushuaïa consacrée à l’Australie et part à 20 ans faire un raid à vélo entre Cairn et Sydney. Là-bas, il réalise être français et jouit surtout « d’un statut exotique ». « En France, il y a les bons et les mauvais immigrés : les Noirs et les Arabes sont ceux qui grattent le pain des Français, c’est l’Islam, ceux qui frappent leurs femmes… Toutes ces images négatives quand t’es gamin te donnent une image de toi désastreuse, mais ça, personne ne l’a compris ». Au final, Nadir passe sept ans en Australie, acquiert la nationalité et ressort avec une image de lui-même « plus belle et apaisée ».

« On n’a pas le réseau et la gueule qu’il faut »

En 2001, il entame un tour du monde à vélo avec la Croix-Rouge australienne. Le 21 avril 2002, il est en Allemagne de l’Est lorsqu’il voit apparaître le visage de Jean-Marie Le Pen. Les larmes coulent et Nadir accélère son retour en France pour voter au second tour des élections présidentielles. Prévoyant de ne rester que quelques mois, il passe finalement un CAP Cuisine dont il sort diplômé en 2003, année de la guerre en Irak.

Participant à des manifestations, Nadir se rend à Bagdad où il sert de bouclier humain pendant cinq semaines tout en envoyant des mails à son entourage et à la mairie de L’Ile-Saint-Denis. Le maire adjoint apprécie sa plume (« on ne m’avait jamais dit qu’il y avait un truc ») et Nadir organise une expo photo sur Bagdad avant de publier en 2005 son premier livre, Journal de guerre d’un pacifiste, aux éditions CFD. S’enchaînent alors deux ans de formation au Centre de Formation de Journalistes (CFJ) qui le réconcilient « avec ce pays , même s’il est le « seul fils de prolo » de sa promotion : « Ce qui manque aux habitants des quartiers impopulaires c’est le réseau. On n’a pas le réseau et pas la gueule qui faut pour plaire aux DRH ».

Diplômé en 2006, Nadir pige pour Le Parisien et France 3 puis publie aux éditions La Martinière une Lettre ouverte à un fils d’immigrés (2007) à une époque où encore peu de gens critiquaient Nicolas Sarkozy. La presse lui déroule un tapis rouge et Nadir avance dans son cheminement : « Ça m’a permis d’être plus clair avec ma propre identité. J’avais une sorte de malaise à assumer ma double culture, alors qu’aujourd’hui, je suis fier du parcours de mes parents qui pour moi sont des vrais héros de France ».

En 2008, Nadir décide de tenter l’ascension de l’Everest, sans expérience mais avec le contact d’un guide népalais hébergé à Paris. Seul Français embarqué avec onze hommes aguerris, Nadir fait partie des quatre personnes qui atteignent le sommet de l’Everest le 25 mai 2008. « J’ai pleuré de rage, de fierté, j’ai pensé à mes parents, à tes parents, à tous les prolos, à tous les campagnards, à tous les sans-réseaux, à tous les sans-grades, ça a été une revanche pour tout le monde ». Le chef d’expédition – qui ne lui parlait plus depuis qu’il avait appris son mensonge – aurait alors glissé à d’autres : « Je ne pensais pas que ce tocard aurait pu le faire ». En sort le titre d’un livre, Un tocard sur le toit du monde, publié aux éditions Lattès en 2010 et bientôt adapté au cinéma par la société de production De l’autre Côté du Périph’ (DACP).

« Mon parcours et ma vie parlent pour moi »

Après cinq séjours en Palestine, Nadir s’y rend en 2011 avec dix Français et une Française de confession juive pour réaliser son premier documentaire, Palestine . Projeté plus de trente fois, le film suscite de l’intérêt mais aussi des mises en garde (« Une collègue influente m’a dit un jour :  »J’adore ton engagement mais sur la Palestine, tu devrais faire gaffe » »). Demander à Nadir de se taire ? Impossible ! « Mon parcours et ma vie parlent pour moi. J’ai aussi fait ce film pour dire qu’on a le droit de traiter de tous les sujets. Il y a une certaine frilosité à parler de ce sujet qui m’insupporte ». La preuve, le 24 septembre 2012, Nadir intervient sur le plateau du Grand Journal avec un T-shirt Palestine qui crée un malaise sur le plateau. L’équipe veut lui mettre une veste, Jean-François Copé, également invité, semble agacé mais Nicolas Escoulan, rédacteur en chef, se défend sur Leplus du NouvelObs: « Il y avait une inscription juste en-dessous, en arabe. Or, je ne comprends pas l’arabe ».

Depuis, la vie a continué. Nadir a présenté son film de-ci, de-là, continué d’envoyer des vannes sur Facebook et pris l’avion pour Bagdad. Il y a vu la zone verte, des check-points, la police et l’armée, rencontré des féministes irakiennes, publié quatre chroniques dans Le Courrier de l’Atlas. Et puis plus rien. Sauf un SOS diffusé sur sa page Facebook : « Le Tocard est actuellement en prison à Bagdad ». Sa famille et ses amis se sont mobilisés, un comité de soutien s’est constitué et des contacts ont été pris avec le Ministère des affaires étrangères et européennes français car Nadir voyageait avec un visa presse et s’est fait arrêter dans l’exercice de ses fonctions.

Lui qui voyait peu de films au ciné étant enfant et qui s’arme aujourd’hui d’une carte illimitée « pour deux personnes », est fan de Ken Loach, Kubrick, La Haine ou Un prophète. La banlieue, certes, il ne l’a pas filmée sauf avec une télé, à la volée, depuis une voiture et ne s’en est pas remis (« j’ai pas dormi de la nuit, j’ai vomi »). Alors, il l’exporte, à sa manière, hors de nos frontières, pour qu’on en soit fiers. S’il devait la filmer, comme la Palestine, Nadir la filmerait « à mon rythme, pas de façon caricaturale », parce qu’il aime « prendre le temps d’expliquer ». Dans sa prison de Bagdad, le temps c’est sûr qu’il en a. Mais pour nous expliquer… il lui faut sa liberté.

Claire Diao

Projection de Palestine le jeudi 31 janvier à 18h30 à l’Institut du Monde Arabe (IMA) de Paris, 1 rue des Fossés Saint-Bernard 75005 Paris – Métro ligne 7 arrêt Jussieu

Pour signer la pétition : http://www.avaaz.org/fr/petition/Liberez_Nadir_DENDOUNE_journaliste_francais_incarcere_en_Irak/?caBZUdb »http://www.avaaz.org/fr/petition/Liberez_Nadir_DENDOUNE_journaliste_francais_incarcere_en_Irak/?caBZUdb

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