Après 2h30 de train en provenance du Caire, voici Alexandrie. Sur le bord de mer, au soleil couchant, des jeunes couples bras-dessus, bras-dessous, se promènent, s’enlacent, échangent des douceurs au creux de l’oreille dans le vent qui balaie le voile des amoureuses. On se croirait dans un clip de chanteur sentimental en vogue. Le paysage est idyllique, apaisant. A quelques mètres de là, à la Bibliothèque d’Alexandrie, se déroule une conférence-débat qui promet d’être plus électrique.

En cette soirée du mercredi 23 mars, le conférencier n’est autre qu’Abdel Moneim Abou el Foutouh, membre du bureau exécutif des Frères musulmans et secrétaire général de l’Union des médecins arabes. Un grand nombre de jeunes gens sont venus l’écouter et débattre avec lui. Barbus, moustachus, imberbes, voilées, décolorées, chrétiens, toute la société égyptienne semble être là.

Abou el Foutouh fait partie de la branche dite réformiste de la confrérie. Il explique à l’assemblée les raisons de sa prise de distance : « Les Frères doivent revoir leur approche de la société et en retirer ce qui pose problème, ce qui fait peur aux gens. D’autre part, il n’est pas bon de mélanger la da’wa (la prédication) et la chose politique. On ne doit pas utiliser la religion pour attirer les gens vers un programme politique. C’est pourquoi je suis contre la formation en parti politique des Frères musulmans. Si certains veulent faire un parti, pourquoi pas, mais cela doit se faire en dehors du mouvement. » S’il se présente aux élections législatives qui doivent se tenir en août prochain en même temps que les présidentielles, il démissionnera du poste qu’il occupe dans la confrérie fondée en 1928.

Au terme de son allocution, Isis, une chrétienne, prend la parole à propos de la référence faite à l’islam dans la constitution : « Moi je suis chrétienne, cette référence à l’islam ne me dérange pas (article 2 : L’islam est la religion d’Etat. L’arabe est sa langue officielle et la source principale de sa législation est la jurisprudence islamique, ndlr). » Sur ce point Baba Chnouda, qui est l’autorité suprême des coptes, a diplomatiquement proposé de garder l’islam comme source religieuse, mais d’ajouter d’autres références, chrétienne notamment.

Un échange s’engage entre la salle et Abou el Foutouh :

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Lors du débat, un homme se charge de mener à bien les échanges entre la tribune et le public. Il s’agit de Hussam Tammam, apparemment un ancien membre des Frères musulmans, assez critique à leur encontre, bons connaisseurs des « islamiyoun », les islamistes. Je l’avais vu la veille dans un débat télévisé. Rendez-vous est pris avec lui le lendemain à son domicile pour échanger sur ce sujet.

Mais pour l’heure, nous sommes encore mercredi et je grimpe dans un taxi pour me rendre à mon hôtel. Le vent n’a pas baissé en intensité, faisant déferler sur les côtes des vagues énormes. Au bord du trottoir, deux chats se castagnent. La nuit est tombée. La lumière des lampadaires au dehors laisse entrevoir des icônes autocollantes sur le tableau de bord du taxi : la Vierge Marie et Jésus Christ. « Vous êtes chrétien ? – Oui, je suis chrétien », répond-il. Une discussion s’entame alors durant le trajet :

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Jeudi. Après avoir récupéré les 60 livres égyptiennes que ce filou d’employé d’hôtel a essayé de m’« endormir » la veille en ne me rendant pas la monnaie de la chambre, je file chez Hussam Tammam. Il habite un quartier populaire d’Alexandrie, avec des charrettes tirées par des ânes sur lesquelles des commerçants vendent des oignons et de l’ail, parfumant ainsi toute la rue. Une dame en voiture s’arrête au niveau d’une charrette pour se renseigner sur les prix, bloquant ainsi les véhicules, derrière, qui la klaxonne méchamment. Au milieu de tout cela, des écoliers rentrent chez eux pour déjeuner pendant que résonne l’appel à la prière. En Egypte, pour avertir qu’on tourne à droite ou à gauche, on klaxonne, et pour confirmer qu’on tourne on klaxonne à nouveau, et pour indiquer qu’on a dépassé une voiture, on klaxonne encore… Alors, quand la circulation est bloquée, ce qui se produit souvent, c’en est tout simplement affreux.

Hussam Tammam m’accueille habillé dans un ensemble de joggeur tamponné « Italy » sur le dos, tenue qui contraste avec le costard classe blanc immaculé qu’il portait la veille. L’homme à la carrure imposante annonce la couleur : « Les frères (musulmans) n’ont pas vraiment de chance d’arriver au pouvoir sauf s’ils se lient avec un autre parti. » Soit. Mais le départ de Moubarak n’a-t-il pas ouvert la porte au développement d’une idéologie islamiste plus élaborée ? « Moubarak a détruit la vie politique car il n’y avait qu’une seule force politique, la sienne. Toutes les tendances maintenant peuvent s’exprimer. Son départ a ouvert la porte à toutes les forces et tous les groupes politiques, pas seulement aux islamistes. Mais la peur qu’inspirent les frères musulmans est justifiée car ils n’ont jamais exercé le pouvoir. On peut alors craindre les ratés des premières fois. Mais s’il y a vraiment une démocratie qui s’installe, la majorité refusera de tels dirigeants », assure mon hôte.

Au Caire, un homme qui m’avait fait part de sa méfiance envers Mohamed El Baradeï, l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Pour lui, Baradeï est celui qui a ramené la guerre en Irak. A la veille de la guerre déclenchée en 2003, l’intéressé s’était pourtant montré circonspect face aux « preuves » américaines attestant de la présence d’armes de destruction massives dans le pays). « C’est le candidat des Américains », disait cet homme.

Tammam pense que Baradeï a de grandes chances d’être élu président, « mais il y a des gens de l’ancien régime qui le rendent responsable de la guerre en Irak. Et l’incident avec ceux qu’on a identifiés comme des islamistes quand il allé voter sur le référendum constitutionnel, le 19 mars, me paraît avoir été provoqué en réalité par des sbires de l’ancien régime. »

Son téléphone portable sonne pour la énième fois… Un homme très occupé. Dans mon oreille occidentale habituée à entendre les mises en garde contre l’arrivée au pouvoir des islamistes en Egypte, le discours de Houssam Tammam me semble un brin angélique. Au Caire, Adel, un jeune homme de 27 ans, musulman, m’avait donné aussi son opinion, usant du terme « fitna » (division), dont l’emploi n’est pas l’apanage des musulmans, les coptes y recourent aussi dans son sens premier : « Les gens, chrétiens ou musulmans, vivent ensemble, affirme Adel. C’est une fitna que le système de Moubarak a développée en disant aux Occidentaux, à propos des islamistes radicaux, « Nous nous occupons des extrémistes, nous sommes le rempart », et en se posant comme le garant de la sécurité des chrétiens. Tout ceci n’a été que manipulation. La preuve : durant la révolution, quand les musulmans priaient dans la rue, c’était des chrétiens qui organisaient un cordon de sécurité et pareil quand les chrétiens priaient ! »

Adel, dans sa ferveur « révolutionnaire », où chacun devient le camarade de l’autre, aura omis de rappeler les violences commises ces dernières années contre les coptes, principalement en Haute-Egypte, qui n’étaient sans doute pas toutes des « manipulations » du pouvoir. Hossam Tammam se veut toutefois optimiste sur la capacité des chrétiens et des musulmans à vivre en bonne intelligence. Loin de la ségrégation à la libanaise, le mélange ici se fait, dit-il, et de citer en exemple son immeuble où habitent des Egyptiens des deux religions, le propriétaire des lieux, précise-t-il, étant chrétien.

Aladine Zaïane (Alexandrie)

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