En m’achetant un sandwich grec dans ma ville, j’en profite pour interroger l’employé qui me sert, d’origine turque, sur les récentes joutes verbales de Recep Tayyip Erdogan. Fati, la cinquantaine, pense qu’en France,  « ils ont raison, il faut condamner ça ». Pour lui, « les Turcs en France savent qu’ils n’ont pas les mains toutes blanches, mais en Turquie ils ne veulent pas trop savoir. Plus d’un million de mort, c’est grave ». Il ne semble pas trop préoccupé par les affaires politiques entre la Turquie et la France, il dit juste que « les Arméniens ont droit à la justice ».

Je me rends à Ris-Orangis, une ville de l’Essonne où réside une forte communauté turque. Au coin des amis, un bar-restaurant rapide où l’on retrouve beaucoup d’hommes turcs, je rencontre Ahmet, un « patriote turc mais aussi un fervent opposant au gouvernement actuel ». Il ne comprend pas la vive réaction du gouvernement turc : « Pourquoi il réagit comme ça Erdogan ? Pourquoi il n’assume pas ? Moi je suis Turc et je n’ai rien à voir avec lui ! Que lui et ses copains n’entraînent pas la Turquie dans leur problème ! » Ses amis nous rejoignent et certains sont à peu près du même bord que lui. C’est le cas d’Osman, qui résume la réaction du gouvernement turc à un grand « n’importe quoi ! ». Et de renchérir, « c’est quoi les sanctions contre la France ? Les entreprises françaises rapportent beaucoup d’argent à l’Etat turc. Il ne pourra pas s’en passer ». Pour autant, il n’oublie pas de tacler le Président français : « Sarkozy n’a pas a se mêler de ça. Il n’a pas à donner de leçons aux autres. On doit régler ça entre nous ».

Au fil de la conversation avec Ahmet et ses amis, je remarque que chacun prend soin de ne pas évoquer « les Arméniens » ou « le génocide ». Les discussions portent davantage sur la légitimité de la France à faire une loi de cette nature et sur les clivages politiques en Turquie. Ainsi, Ayhan ne veut pas me parler des Arméniens, il préfère rester neutre sur ce sujet. Idem pour son ami Memet, qui, pour sa part,  n’affirme ni ne dément le génocide. Une impression de tabou plane dans l’air.

Plus loin je rencontre un autre Fati, jeune commercial de 27 ans, né en France. Lui-même semble assez silencieux sur la question arménienne, même s’il admet pouvoir « aborder le sujet sans souci avec un Arménien ». Dans tout ce marasme politique, c’est l’ingérence de la France dans les affaires turques qui le tracasse : « Ce qui m’énerve, c’est que Nicolas Sarkozy ose donner ce type de leçon, sachant que la France a eu des conflits dans lesquels elle a laissé beaucoup de morts derrière elle. Il devrait parler de ça aussi. Il y avait 50 députés pour voter cette loi. 50 députés et un Président pour foutre un bordel pareil ! » Il souligne aussi le caractère liberticide de cette loi, « aujourd’hui tu peux aller en prison juste parce que tu n’es pas d’accord avec cette loi. C’est ça leur définition de la liberté d’expression, fermer la bouche de tout ceux qui ne pensent pas comme eux ? Je suis pour le dialogue mais pas de cette façon là. Cela ne va faire qu’empirer les relations turco-arménienne. » Dépité, Fati a l’impression d’être un « méchant coupable à présent ».

Côté Arménien, c’est avec Georges-Axel que j’échange sur cette nouvelle loi. Ce jeune étudiant et très bien informé sur ce sujet. Il est un descendant des victimes du génocide. Il se félicite de cette nouvelle proposition de loi, sans pour autant être trop naïf : « La loi n’est pas encore adoptée définitivement. Les efforts à déployer restent considérables ». À ses yeux, « il n’y a aucune raison qui puisse justifier que la négation du génocide juif soit condamnable et pas celle du génocide arménien. C’est pour éviter cette configuration de deux poids, deux mesures que cette loi est votée, étendant la loi Gayssot à l’ensemble des génocides reconnus comme tels par la loi. Il n’existe pas de hiérarchie des génocides et si la négation de l’un d’entre-eux est condamnable, la négation de tous doit l’être, simplement par souci de cohérence. C’est donc de la mauvaise foi, voire de l’hypocrisie d’être pour la loi Gayssot, et contre cette loi ». Concernant la réaction du gouvernement turc, Georges-Axel est « surpris d’un tel déploiement de force, mais pas impressionné. Ils sont allés  jusqu’à attaquer le père de la plus haute personnalité de l’Etat ».

Séta Papazian, présidente du Collectif  VAN (Vigilance Arménienne contre le Négationnisme) est elle aussi satisfaite,  « j’ai été impressionnés par la qualité des débats et l’engagement des députés, tous partis confondus, malgré quelques dissonances prévisibles ». Le Sénat a attendu des années avant d’inscrire ce projet de loi à son ordre du jour : il l’a retoqué pour « irrecevabilité » le 4 mai 2011. Aujourd’hui, « avec une Assemblée nationale à droite et un Sénat à gauche, bien malin celui qui peut déterminer quel parti va récupérer le bénéfice de cette action ». Elle ajoute : « Certes, le projet est appuyé avec force par Nicolas Sarkozy, mais il n’aboutira pas si François Hollande ne l’impose pas au Sénat très rapidement. Cette loi est, il ne faut pas l’oublier, une promesse de campagne de Nicolas Sarkozy et du candidat socialiste. Si, comme promis, on arrive au terme du processus législatif avant février, les Français d’origine arménienne ayant des convictions de gauche voteront à gauche. Idem pour les partisans de la droite… »

Pour Séta Papazian « le Premier ministre Erdogan est égal à lui-même Il est très mal placé pour parler d’atteinte à la liberté d’expression en France. En Turquie, quiconque parle du génocide arménien ou du négationnisme de l’Etat turc peut être condamné à une peine de prison et à de lourdes amendes. Depuis 2009, le gouvernement AKP emprisonne à tour de bras les journalistes, les intellectuels ou, des étudiants » martèle la présidente du Collectif Van. Elle déplore que « la timide et très courageuse ouverture d’une partie de l’intelligentsia de Turquie ne trouve aucun écho au sein de la communauté turque de France face à un nationalisme et un négationnisme malheureusement exportés en France ».

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