En Saxe, à l’est de l’Allemagne, l’extrême-droite incarnée par l’Afd (Alternative fur Deutschland) réalise depuis quelques années des scores en hausse constante. Dimanche, lors des élections régionales, c’est à une nouvelle vague que s’attendent les observateurs, le parti étant crédité d’environ 25% dans les sondages. Pour les journalistes, le traitement de ce parti protestataire et anti-système représente un réel défi. Répondre aux attaques ou laisser filer, le traiter comme les autres partis ou dénoncer son discours parfois haineux : les dilemmes sont nombreux et pas toujours simples à élucider pour les médias saxons.

Le défi est d’autant plus difficile à relever que certains leaders du parti d’extrême droite ne sont pas toujours enthousiastes à l’idée de se prêter au jeu du débat. C’est la teneur de l’échange que nous avons eu, ce vendredi, avec Daniela Kahls, journaliste politique à la MDR, une radio locale, correspondante en France entre 2011 et 2014. « Un jour, nous avons invité chacun des candidats à échanger avec un invité-mystère, raconte-t-elle. Le jour où c’était au tour de l’AfD, leur représentant s’est énervé et a refusé de poursuivre le tournage… avant de se raviser sur les conseils de son attaché de presse ». 

Voilà pour les candidats. Mais du côté des militants et des sympathisants du mouvement, l’hostilité est plus forte encore, plus directe. Daniela Kahls raconte les nombreuses agressions, verbales mais aussi physiques, qu’elle et ses collègues subissent lorsqu’ils couvrent des meetings et autres rassemblements du parti. « Il y a déjà eu des petits vieux qui nous ont pointé du doigt, en nous disant ‘On vous connaît, vous êtes sur notre liste, on va s’occuper de vous’. En tant que journaliste, je ressens à certains moments, une véritable haine à mon encontre. » Une violence envers les médias qui n’est pas sans rappeler celle observée en France en 2017 en marge des meetings de François Fillon ou Marine Le Pen, ou plus récemment lors des manifestations des gilets jaunes. En Allemagne comme ailleurs, les médias n’ont pas toujours bonne réputation et ce principalement du côté des extrêmes.

L’AfD veut lancer sa propre chaîne de télévision

Depuis sa naissance en 2013 et son essor dans la région, le parti estime que les médias ne retranscrivent pas suffisamment ou justement ce qu’ils estiment être la réalité des faits. Pire encore, comme en témoigne Daniela Kahls, certains membres de l’AfD accusent les médias de les stigmatiser et de les assimiler à des néo-nazis. Le terme de Lügenpresse – presse mensongère en allemand – régulièrement utilisé par les membres du parti et ses partisans vise à décrédibiliser et attaquer la presse locale. « La défiance est telle envers les médias que les dirigeants de l’AfD ont même annoncé vouloir mettre fin à la redevance obligatoire payée par les Allemands pour financer les médias publics », explique-t-elle. Cette hostilité à l’égard des médias est un leitmotiv que l’on retrouve de manière récurrente au sein des partis extrêmes, en Europe mais aussi outre-Atlantique, manière de consolider son électorat autour d’un ennemi commun.

Daniela Kahls souligne également la difficulté des médias publics à contenir et réguler les fake news qui peuvent circuler sur les réseaux sociaux et qui alimentent le sentiment de haine à l’encontre des médias du service public. « Pour vous donner un exemple, il y a un an, lors de l’assassinat survenu à Chemnitz (déclenchant une vague de manifestations et de violences anti-migrants, ndlr), de fausses informations avaient largement été relayées sur Whatsapp, il était alors complètement difficile de contrôler et de rectifier le tir. » En avril 2018, le parti annonçait un investissement de million d’euros pour développer une chaîne de télévision, AfD-TV, et un magazine, Compact.

Il y a eu des erreurs de la part des médias aussi

A l’inverse, d’autres ont accusé les médias d’avoir contribué à mettre en lumière Pegida, le mouvement islamophobe fondé à Dresde, puis l’AfD. Daniela Kahls cite en exemple une polémique qui a suscité un tollé à l’été 2018. Une des figures du parti, Alexander Gauland, s’est fait remarquer en comparant « Hitler et le national-socialisme » à du « pipi de chat » à l’échelle de l’histoire allemande. Une formule sur laquelle avaient tourné en boucle les médias pendant plusieurs jours.

Face à ces critiques reçues de toutes parts, la journaliste se dit prête à faire son autocritique. « Il y a eu des erreurs de la part des médias aussi. Nous sommes prêts à discuter avec eux, à reconnaître d’éventuelles erreurs et à les corriger, nous faisons vraiment en sorte d’être le plus transparents possible. » Un des canards les plus lus à Dresde, le Sächsische Zeitung, a ainsi mis en place en 2016 des conseils des lecteurs pour répondre à la défiance (déjà) croissante à l’égard du travail de ses journalistes. Au vu de la campagne qui se clôt ce dimanche, pas suffisant pour recréer de la confiance entre les médias et cette AfD qui ne cesse de gagner du terrain dans l’électorat allemand.

Soraya BOUBAYA, à Dresde

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