Rendez-vous est pris au Plaza, une adresse chic de la banlieue huppée de Tunis, sur la côte balnéaire de la Marsa. La terrasse donne directement sur la plage. Expatriés, stars du show-biz, bourgeois… Ce beau monde se bouscule autour d’un magnum de champagne ou d’une bouteille de whisky. Malgré (ou en raison de) l’instabilité du pays, les VIP ne dérogent pas à leurs habitudes. Le décor est planté.

Jim, une Française originaire de la bien née ville de Neuilly-sur-Seine, vous accueille à sa table les bras ouverts et avec un large sourire. Lunettes de soleil dernier cri, jean moulant, t-shirt fashion. Une joie de vivre apparente en décalage avec le contexte local : « J’aime ce pays. J’ai quitté mon Neuilly il y a trois mois de cela. Et je ne regrette pas. Même si nous avons passé un moment difficile, je ne suis pas prête de partir », affirme-t-elle d’un air convaincu. D’autant qu’elle se sent de mieux en mieux depuis la chute de Ben Ali : « On respire. Je vois les gens heureux. Je me réjouis. »

Durant les trois jours de black out qui ont suivi la fin du régime bénaliste, elle n’a, dit-elle, jamais pensé partir. « Ces jours ont été pour nous un moment extraordinaire, nous avons fait la connaissance de notre voisinage tunisien et français. On est plus solidaires. » Comme dans le reste du pays, son quartier a dû ériger des barricades et sortir les bâtons pour défendre les maisons contre les pilleurs et les milices du chef d’État déchu.

Jean-Pierre, son mari, un grand gaillard, plus habitué à négocier les gros contrats qu’à rouler des mécaniques, s’est mis lui aussi en mode résistant pendant quelques jours : « Avec mes voisins, nous avons installé des barrages, armés de bâtons, on contrôlait et filtrait les allées et venues. Les hommes dehors et parfois nos femmes nous accompagnaient pendant la nuit pour siroter un thé ou un café », raconte-t-il, déjà un brin nostalgique.

Un peu de piment dans une vie mondaine, c’est un peu l’impression qu’on a. « C’était super enrichissant et gratifiant », souligne avec un large sourire Jim. Des autochtones ravis eux aussi d’avoir découvert une famille française dans un tel mélodrame. « Nous étions main dans la main. Maintenant ce sont devenus nos amis », se félicite Mohamed, un chef d’entreprise. Son épouse, Cherifa, directrice d’une agence bancaire et fille d’un ancien ministre, tient à préciser que la bourgeoisie tunisienne n’a pas profité du système des Trabelsi : « Nous avons refusé la collusion avec ce clan. D’ailleurs mon père a démissionné de son poste ministériel dans les années 90, car il refusait de s’associer au pillage du pays par cette famille. »

Une spoliation du pays dont avait eu vent Jean-Pierre : « On entendait des rumeurs sur les agissements du régime. Personnellement, je n’en ai pas été victime », indique-t-il. Avec la fin de la dictature, « le marché sera plus sain, car il n’y aura plus de monopole », assure l’homme d’affaire français. Une prédiction confirmée par Mohamed : « Il y aura des opportunités pour les investisseurs. C’est le moment où jamais. »

Alors tout va bien ? Pas si sûr. Jim perd un instant son sourire : «  Le pays n’est pas encore en marche. Je crains que mes employés se rebellent ou que je me fasse voler mes bijoux dans la rue. Il faut vite que l’ordre revienne. » Regrette-t-elle un peu le temps d’avant ? Sûrement pas, elle s’empresse de faire le « V » de la victoire pour prendre la pause. Viva la revolucion ! Du Che Gevara dans le texte. C’est son facteur neuilléen qui va être content… Olivier Besancenot.

Chaker Nouri (Tunis)

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