Mes premiers pas à Molenbeek étaient timorés, incertains, j’appréhendais ma venue dans le quartier réputé pour être un stigmate, le stéréotype même de l’emprise communautaire sur l’identité nationale. Je descends de la voiture, parquée dans une rue aux maisons à deux étages, juxtaposées les unes à côté des autres. Certaines en briques rouges, d’autres sont blanches un peu acre, ces ces maisons aux façades identiques, s’accommodent toutes les unes aux autres. Bref, mes premiers pas étaient lourds et pesants. Avec une attention particulière, je suis attentif à tout mouvement comme pour ne rien rater du spectacle qui s’offre à mes sens. Alors je vois et j’entends la vie, sur la place, un tram passe, un monsieur sort d’une épicerie, une vieille dame au loin promène son chien. Quelques minutes plus tard je lui demanderai d’ailleurs mon chemin. Devant une école la vie se fait, s’entend et s’étend normalement.

J’avance un peu et me rappelle à ce moment-là que je ne suis pas tout seul : mes camarades me suivent. Je m’excuse d’être totalement déconnecté d’eux. Revenu à moi et à eux, nous errons dans les rues, nous croisons des gens, des hommes et des femmes les yeux rivés sur nous, parfois curieux de notre venue. Nous ne passons pas inaperçus, nos divers matériels, caméras, appareils photos, micros nous encombrent et attirent les regards. Mais nous continuons à arpenter les rues dans lesquelles l’effervescence se trouve aux seuil des stands des commerces. Des étals colorés par les pancartes de promotions, des rangées de vêtements fouillés par les clients accompagnés de leurs enfants. Les cafés et restaurants se disputent les coins de rues, les coiffeurs sont ouverts et illuminent le quartier, assombri par la tombée de la nuit. Au contraire, les boucheries se font vides à l’heure où l’on passe. Leurs stores commencent à se baisser.

Devant la place communale je vois une voiture de police… Dont j’avais omis la présence. Une ambiance familière me revient quand j’aperçois cette voiture blanche au chapeau bleu marquée par ses lettres en caractères un peu spécial sur le côté, l’aile paraphée des lettres « polities », inscrites en bleu électrique. Elle passe sans s’arrêter, marque furtivement sa présence. En m’approchant, je vois qu’un poste de police se trouve sur le flanc gauche de la place.

Un peu plus loin, la mairie arbore les couleurs du royaume : en effet, un drapeau flotte au dessus des escaliers qui mènent à l’entrée. Les commerces tout autour viennent encercler cet espace où le pavé s’étend comme un tapis de pierre. Place où des gens s’éparpillent et se dispersent de bout en bout. La mairie, ou « maison communale » comme on le dit ici, referme un côté de la place, ne laissant s’échapper qu’une petite rue filant vers l’église. Elle tient sur son toit un dôme, une espèce de coupole qui s’est greffée au-dessus de cette institution.

Alors que nous décidons de traverser le lieu se dresse devant nous un clocher, celui d’une église. Là-haut, une croix vient caresser les étoiles, titiller les cieux, marquant son autorité et sa vigilance sur les toits du quartier.

En fin de balade, de visite indiscrète, après avoir promené mon regard dans quelques coins du quartier, je me rends compte que la vie n’est pas plus différente qu’ailleurs. Alors oui, il y a la présence d’une forte communauté, cela se témoigne par un melting pot, une sorte de communion interethnique. Mais rien de ce qui se décrit dans les médias depuis ces derniers mois ne m’a sauté aux yeux. Je n’ai pas vu de « burka », quelques filles s’étaient voilées mais avaient néanmoins un look coquet et l’air d’être épanouies. Je n’ai pas senti l’ambiance intégriste décrite partout, les « habitants barbus et en kamis ». Je ne me suis pas senti non plus dans une ville du Moyen-Orient. J’avais le frais sentiment d’être en Belgique. Pas senti de tension particulière du fait que tout le monde ne se ressemble pas. Rien d’anormal, juste l’ampleur d’un trafic de clichés dont cet endroit est victime.

Samir Benguennouna

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