Lorsque nous pénétrons dans le centre-ville de Jackson en fin de journée, nous avons l’impression d’arriver dans une ville fantôme. Le cadre est à des lustres des villes de Washington, Denver, ou Los Angeles. Ici, beaucoup de bâtiments sont à l’abandon, les rues sont désertes. La capitale de l’État du Mississippi a pourtant été assez peu touchée par l’ouragan Katrina qui avait ravagé la Nouvelle-Orléans. Beaucoup de réfugiés du Sud de l’État s’étaient alors rabattus dans les terres et sont toujours là. L’histoire du Sud rappelle un épisode plutôt sanglant aux Américains.

Cette partie du pays avait déclaré sa sécession d’avec le reste de l’union en 1861, refusant notamment l’abolition de l’esclavage et la jeune Amérique avait été plongée dans une guerre civile sanglante, plus de  620 000 morts en à peine 4 ans. Pourtant, sur la plupart des bâtiments fédéraux de Jackson flotte, en dessous de l’Union Jack, le très controversé drapeau de l’État du Mississippi. Il intègre l’ancien drapeau des 13 États séparatistes du Sud et symbolise le ségrégationnisme et la brutalité du pays envers les Afro-Américains. En dépit de la consternation et des recours d’une partie de la population, ce drapeau n’a pas effacé son passé sudiste comme l’a fait celui de la Caroline du Sud, redessiné il y a quelques temps.

Ici, deux points précis nous intéressent : les rapports entre la police et les quartiers sensibles de Jackson et l’organisation du système éducatif.

En patrouille avec « Red »

« Red » est un des 450 policiers du commissariat de Jackson où nous ne croisons qu’un seul Blanc en ce lundi matin, le sheriff du comté. « Red » effectue chaque jour sa patrouille dans les quartiers les plus pauvres de Jackson. On l’appelle ainsi à cause de la pigmentation de sa peau qui donne une couleur légèrement rosée à son visage dominée par de grands yeux verts. « Red » vient d’un petit patelin près de Lafayetteville où il a été boxeur professionnel avant d’entrer dans la police. « 64 combats sans aucune défaite ! » nous annonce-t-il fièrement. Il est entré il y a plus de 24 ans dans la police de Jackson mais continue à entraîner des jeunes des quartiers au noble art. Il prendra sa retraite l’année prochaine mais devra aller chercher un autre travail pour compléter sa pension. Red est très respecté dans les quartiers de Jackson South. Les jeunes lui font un signe de la main lorsqu’il passe près des petites baraques vétustes qui ne ressemblent en rien à nos quartiers. On parle de « Inner cities » pour désigner les quartiers sensibles car les habitants les plus pauvres se trouvent la plupart du temps en centre ville alors que les banlieues, plus aérées et plus cossues, sont réservées aux plus riches.

Il nous explique qu’il a eu beaucoup de veine. En 24 ans de service, il n’a jamais eu à utiliser son arme. Un de ses jeunes coéquipiers qui sortait de l’académie de police a eu moins de chance que lui il y a quelques années. Il a été abattu alors qu’il intervenait suite à un appel signalant un vol de voiture. « Red » connaît la plupart des durs du quartier par leurs prénoms. Il a souvent eu à faire à eux. Vols, prostitution, drogue. Pourtant, nous dit-il, les choses vont un peu mieux ces temps-ci et Jackson est une ville qui va se relever, petit à petit.

Un système éducatif à double tranchant

À quelques centaines de mètres des quartiers chauds, on peut voir les locaux flambant neufs de la « Jackson State University » en pleine rénovation. Le système scolaire américain est très clairement séparé. D’un coté, nous avons des lycées publics « High School » très hétérogènes, gérés par les États avec des cours à la carte et qui fonctionnent avec un système de crédits qui rend la scolarité assez difficile à maîtriser, tant pour les profs que pour les élèves. Seuls les élèves qui ont les moyens d’aller dans des lycées privés, au niveau bien supérieur, peuvent préparer leur entrée dans les meilleures universités du pays. Les lycées de Jackson essayent pourtant d’attirer de bons élèves en créant des classes (« Magnet »), en  proposant des sections d’excellence, recherchées sur le marché du travail mais cela ne suffit toujours pas à corriger les inégalités territoriales et sociales qui subsistent sur le plan scolaire.

Pour les universités (« College »), le système est nettement plus tranchant. La scolarité est payante. Les tarifs d’inscription peuvent aller de 4 430 dollars par an pour l’université de Jackson, à plus de 40 000 dollars à  Washington Georgetown ou à la New York University.  Si quelques élèves peuvent s’en sortir en obtenant des bourses, la sélection se fait généralement par l’argent.

Jackson State a ouvert ses portes il y a plus de 130 ans. Historiquement, c’est une université afro-américaine. Sur le papier, elle a toujours été ouverte à tous, mais elle n’a accueilli ses premiers élèves blancs qu’au début des années 70.

Sur la question de la mixité, les choses évoluent lentement dans le Mississippi. L’université de Jackson continue d’accueillir près de 92 % de Noirs. Ce campus, bien plus accueillant et  équipé que la plupart des universités françaises est reconnu à travers le pays, notamment pour ses départements de commerce et de recherche scientifique. « Jackson State » reste pourtant très loin des résultats des universités de Yale, Harvard ou Columbia qui offrent, des formations certes, ultra performantes, mais à des tarifs prohibitifs pour ceux qui ne sont pas bien nés.

  

Mohamed Hamidi

Articles liés

  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022
  • Lisa Koperqualuk, figure du militantisme inuit au Canada

    Essayiste, militante pour les droits des Inuits, anthropologue, conservatrice dans un musée… Il serait difficile de décrire en quelques mots Lisa Koperqualuk. Cette femme inuite originaire du Nunavik (Nord du Québec) semble avoir déjà vécu mille vies et mené mille combats et représente un modèle de réussite pour sa communauté. Rencontre.

    Par Emeline Odi
    Le 21/06/2022
  • Bamako vu de Paris : le regard de la diaspora sur la junte au pouvoir

    Le Mali est au centre de l’actualité internationale. Accusations de crimes de guerre en lien avec les milices Wagner ; restrictions de la liberté de la presse ; fin de l’opération Barkhane, la junte militaire au pouvoir est largement décriée. Les injonctions de la communauté internationale afin que le pays organise des élections démocratiques se multiplient. Mais quel regard les Maliens de la diaspora, très présents en France, portent-ils sur les mutations politiques de leur pays ?

    Par Rémi Barbet
    Le 09/05/2022