Nous, enfants d’immigrés, avons des parents qui possèdent la menace ultime. Celle qui nous fait pâlir et peut même nous faire cauchemarder. Une connerie un peu plus grave que d’habitude, et entre deux claques et trois coups de ceinture, le daron nous dit : « Si ti recommonces ji t’onvoie au blid ti souite, spice di con ! » Il n’en faut généralement pas plus pour que nous nous calmions.

C’est normal, le bled c’est la misère, et encore, pour ceux qui n’ont pas fait leur JAPD (Journée d’appel de préparation à la défense), c’est le service militaire qui les attend ! Et là-bas, c’est un an et demi, dans le désert, sans discuter, sans manger, sans boire, et sans dormir !

Un pote à moi, Houcine, c’est ce que son père lui a dit. Mais il ne l’a pas pris au sérieux, ce con ! C’est vrai que vu le nombre de fois où on l’on entend, cette menace, on commence par croire que c’est comme l’histoire du Loup ou du Croquemitaine, que ça n’existe pas. Mais il ne faut pas jouer avec le feu, surtout quand le feu c’est un daron énervé.

Houcine prétendait réviser auprès de ses parents  le bac, en fait, il dealait. Et ce qui devait arriver arriva, il s’est fait pincer, et Houcine le dit clairement, il s’est fait défoncer. Je vous passe les détails, mais vu la correction qu’il a reçue, il pensait que c’était sa punition. Ses parents ne lui en ont plus parlé, jusqu’au jour des résultats du bac. Quand ils ont appris qu’il n’avait pas eu son bachot, ils l’ont regardé d’un air glacial, et lui ont dit : « Cet été, tu vas au bled, chez ton cousin. »

« Pas moyen que j’aille au bled cet été, le jour du départ je m’enfuis, je ne sais pas où je vais, mais je m’enfuis ! », a tout de suite dit Houcine. Mais un jour son père, sans le prévenir, sans faire part d’aucune émotion, comme s’il lui demandait d’aller acheter le pain, lui dit : « J’ai appelé ton cousin, tu pars chez lui dimanche. » Pas moyen de s’échapper cette fois-ci. Il dit au revoir à Bondy, il dit au revoir à ses amis, et bagages à la main le voilà parti. Il ne sait même pas où il va, en fait. Il sait juste qu’il va en chier, c’est la seule chose qu’il a en tête. « Pourquoi j’ai vendu du shit ? Je vais me retrouver à élever des moutons dans les montagnes du bled, je vais devoir me marier avec ma cousine… Je suis dans la merde… »

Dimanche, 6h30, départ. Il demande une dernière fois à ses parents de ne pas l’envoyer au Maroc. C’est son grand-frère qui le dépose, et vérifie qu’il monte bien à bord. Quand Houcine, voit que c’est un train qui l’attend, et pas un avion pour Casablanca, il s’étonne : « Attends ! C’est quoi ce délire, je ne vais pas à Casa ? » « Non, tu vas chez ton cousin Youcef à Londres, espèce de con ! Tu as cru que papa allait te payer un billet d’avion, et puis quoi encore, 10 balles et un Mars ? », rétorque le frère.

Comprenez son soulagement. Même s’il doit faire le ménage, à manger, travailler, sortir les poubelles, repeindre la façade de la maison de son cousin londonien, c’est un plaisir comparé à la garde de moutons et le mariage forcé, au Maroc. Son père pense que son cousin qui s’en est sorti tout seul à Londres, va lui apprendre la vie. « Pour une fois qu’il avait de la visite, laisse-moi te dire qu’il n’a pas cherché à m’apprendre quoi que ce soit à part m’apprendre où se trouvaient les bonnes boites de nuit de Londres ! »

Tout ce qu’il a fait pendant ces huit mois de vacances tous frais payés, c’est des petits boulots de rien du tout, sortir en boîte, draguer les filles, faire la fête et des conneries. « Mais j’ai pas vendu de shit, tu vois j’ai retenu la leçon quand même ! » Et bien sûr son père n’était pas au courant de la situation. « Mon cousin Rachid lui disait tout le temps que j’étais calme et tout, alors qu’il savait très bien que je baisais des meufs vu que je ne rentrais pas de la nuit ! » Mais il me prévient : « Mets pas mon vrai blaze dans ton article, hein ! Même si mon daron ne sait pas utiliser internet, on ne sait jamais. Un jour, il est tombé sur ma soeur parce qu’elle disait qu’elle allait dormir chez sa pote, mais en fait elle était en boîte. On ne sait toujours pas comment il a découvert, c’est un mystère. Tu vois l’émission “Incroyable mais vrai”, bah mon daron, je te jure, c’est un reportage entier à lui tout seul. »

Maintenant, pour Houcine, c’est le dur retour à la réalité. Finies les nuits de folie dans les rue londoniennes. « Là je suis de retour dans ma cité, mais je crois que je vais y retourner à Londres, je parle grave bien anglais maintenant. Toi-même tu sais qu’avant j’étais une merde, je savais juste dire que “I want to fuck you”, mais j’ai progressé, je connais les noms des positions sexuelles et tout ! », dit-il en souriant.

« Même si Londres c’est pas mal, ça m’a bien fait plaisir de retrouver mes parents. En plus à la cité, les mecs sont trop jaloux, j’ai passé presque un an à faire la fête, eux ils sont encore à galérer et vendre du shit. Je crois que je vais arrêter de vendre, en plus, là-bas je n’y ai pas touché, je suis plus accro. »

Il veut finir la discussion, mais il oublie un truc important. Il tourne autour du pot, finit par lâcher le morceau : « Merci maman, merci papa ! »

Saïd Benarroudj

Paru le 26 mai

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