Evénement démocratique devenu routinier depuis près d’un siècle dans toutes les grandes démocraties européennes, le suffrage universel peut cependant revêtir, selon les conditions de temps, de lieu et d’action, une importance toute particulière. Celui sur lequel il convient de se pencher se déroulera demain, dimanche 1er septembre 2019 en Saxe.

Région d’Allemagne de l’Est bordée par la Pologne et la République Tchèque, la Saxe est peuplée par près de 4 millions d’habitants et possède, comme le dispose le système fédéral allemand, des pouvoirs déterminés (dans les domaines de la justice, l’éducation, la santé, la sécurité et la culture). Les élections régionales consistent ici à élire, au suffrage universel direct, les 120 représentants au Landtag (c’est-à-dire l’assemblée régionale) répartis à la proportionnelle, pour un mandat de 5 ans.

Appartenant anciennement au bloc soviétique et rattachée depuis trente ans à la République fédérale, la Saxe a conservé une identité locale affirmée. C’est également depuis près de trente ans qu’elle est gouvernée localement par l’Union chrétienne-démocrate (CDU), d’abord grâce à des majorités nettes puis à la faveur de coalitions avec le Parti social-démocrate (SPD) ou le Parti libéral-démocrate (FDP).

La Saxe, Land de naissance de Pegida

Le paysage politique a cependant vu des données nouvelles modifier le jeu électoral. En 2014, Dresde, la capitale de la Saxe, voit naître l’ovni Pegida, un micro-parti populiste dont le nom signifie « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident ». Se faisant connaître via des manifestations régulières, tous les lundis à 18h30, agrégeant une population saxonne de plus en plus nombreuse (de 500 à 7500 en l’espace de 4 mois), Pegida se lie dès 2015 à l’AfD (Alternative für Deutschland), parti d’extrême-droite. La crise migratoire traverse alors l’Europe tombant comme une aubaine inespérée pour la convergence de leurs luttes xénophobes. En 2017, l’AfD entre en grande pompe au Bundestag, le Parlement national, se classant troisième parti national et obtenant 94 sièges sur 709.

C’est ainsi que l’élection régionale en Saxe soulève des inquiétudes sans précédent depuis l’après-guerre, illustrant la poussée d’un populisme d’extrême-droite dont la parole s’amplifie depuis cinq ans.

Avant tout, et parce qu’elle est utilisée fréquemment et tend à être banalisée, il convient de définir un peu plus précisément la notion de « populisme ». Décrit comme une « idéologie mince » par l’économiste Benjamin Moffit en 1987, le populisme est une doctrine qui vient se coller à d’autres (comme le libéralisme, le communisme ou encore le fascisme). C’est un courant politique à l’origine des dictatures mondiales éprouvées lors du XXème siècle (dont l’Allemagne nazie). Cependant, le populisme ne possède pas de camp politique défini. Se plaçant tant à gauche (le péronisme en Argentine par exemple) qu’à droite (le fascisme en Italie, notamment) de l’échiquier politique. Il possède en revanche des caractéristiques intangibles dont la principale étant celle de se faire affronter des élites considérées comme corrompues et un peuple qui serait lui fondamentalement bon. Sans se perdre dans les analyses, il convient de retenir la nature manichéenne d’une telle doctrine, n’offrant aucune autre lecture aux comportements des deux camps qui se font face.

Ainsi, comme l’explique Werner Patzelt, professeur émérite à l’Université technique de Dresde et politologue spécialiste de l’extrême-droite allemande, l’AfD s’est construit à la faveur d’un programme populiste. De cette façon, on y retrouve une rhétorique similaire à d’autres partis d’extrême-droite, français par exemple : préférence nationale, volonté de favoriser la natalité (information qui n’est pas anodine lorsque l’on sait que depuis la réunification en 1990, la Saxe a perdu près d’un million d’habitants et doit résoudre la problématique d’une population vieillissante), discours anti-islam (dans un Land majoritairement athéiste) et anti-immigration bien que celle-ci soit faible en Saxe… Les prises de positions anti-européennes sont bien évidemment nombreuses tout comme la critique péjorative des élites de l’Allemagne de l’Ouest qui souhaiteraient « éduquer » les anciennes régions communistes dont fait partie la Saxe.

Un événement tragique a servi de prétexte à l’éclatement de violences et de manifestations xénophobes portées par l’extrême droite en Saxe en 2018 : à Chemnitz, un Allemand fut tué par un Syrien d’une vingtaine d’années, arrivé en Allemagne en 2015 durant la crise migratoire que connut l’Europe. L’homme a été condamné il y a quelques jours à neuf années de prison ferme pour homicide.

Scrutin régional, enjeu national

Jouant sur le sentiment de mépris des élites de l’Ouest envers l’Est, instrumentalisant la peur d’un déclassement social et économique et agitant le mythe de l’invasion de l’étranger, l’AfD a fait son nid dans l’électorat saxon jusqu’à culminer à la veille du scrutin à environ 25% d’intention de votes dans les sondages.

Si la CDU demeure en tête desdits sondages, toute alliance avec l’AfD demeure taboue en Allemagne, puisque le parti reste perçu comme proche d’une doctrine néo-nazie et compte notamment des personnalités extrémistes dans ses rangs (comme Andreas Kalbitz, tête de liste de l’AfD dans le Brandebourg et ayant participé en 2007 à une manifestation du parti néo-nazi grec Aube Dorée).

L’élection régionale de 2019 en Saxe apparaît de ce fait décisive pour l’Allemagne et risque d’entraîner des répercussions importantes lors des prochaines échéances nationales. L’AfD cherche à déstabiliser les coalitions classiques installées par Angela Merkel, au pouvoir jusqu’en 2021. Faisant planer le spectre d’une extrême-droite conquérante, ce scrutin s’inscrit dans une dynamique globale qui voit progressivement renaître des courants populistes au sein de nombreuses démocraties européennes. Au tour de l’Allemagne d’en ausculter les symptômes, d’en prévoir les conséquences et d’appréhender les remèdes.

Eugénie COSTA et Paloma VALLECILLO, à Dresde

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