C’est l’histoire d’un bâtiment discret à deux rues de Ground Zero. Les numéros 45 à 51 de Park Place (c’est bien le nom d’une rue) accueillaient autrefois un magasin de manteaux (photo). Puis, le 11 septembre 2001, une partie du fuselage de l’avion détourné dans la tour sud du World Trade Center transperçait son toit et les trois étages supérieurs, le forçant à la fermeture.

Neuf ans plus tard, un autre cadeau du ciel pourrait une nouvelle fois décider du sort du bâtiment : Dieu. Un imam new-yorkais se décrivant comme modéré a décidé de le convertir en un centre culturel islamique de treize étages comprenant notamment une bibliothèque, des salles de spectacles, une piscine et une mosquée d’une capacité de 1 000 à 2 000 personnes. Peu importe si l’on aperçoit, du coin de la rue, les grues reconstruire ce que l’islam radical a détruit il y a neuf ans : l’imam – Feisal Abdul Rauf de son nom – veut faire plus qu’un centre culturel, mais un « pont » entre l’Occident et l’islam.

Un symbole auquel ne sont pas sensibles les proches de victimes, dont certaines crient à la provocation. « Beaucoup de familles n’ont jamais récupéré les restes de leurs proches, souligne Debra Burlingame, sœur du pilote de l’avion qui s’est écrasé dans le Pentagone. Elles viennent se recueillir à Ground Zero. » « Quand elles prieront pour leurs proches, les familles de victimes entendront le cri de guerre Allah Akbar résonner dans leurs oreilles, prétend pour sa part Tim Brown, un ancien pompier qui a perdu plusieurs de ses amis dans l’effondrement des tours. C’est une provocation. »

Question provoc’, les opposants au projet, baptisé Park51, ne sont pas en reste. Les groupes chrétiens les plus conservateurs se sont emparés du futur centre pour partir en croisade contre ce qu’elle juge être une dangereuse progression de l’islam au pays du « In God We Trust » (les musulmans seraient le groupe religieux qui grandirait le plus rapidement aux US). Une blogueuse conservatrice aux allures de femme fatale, Pamela Geller, a financé une campagne de publicité dans les bus new-yorkais appelant les musulmans à abandonner leur foi. En juillet dernier, un pasteur de Floride, qui avait décrit Mahomet comme « un assassin pédophile » allait aussi de sa provocation en annonçant l’ouverture, en janvier prochain, à côté du site des attentats, d’un centre évangélique destiné à faire contrepoids à Park51.

Et que dire de tous ces groupes au discours violemment antimusulman, comme « Act ! for America », une association contre « l’islamisation de l’Amérique », qui sortent des bosquets pour alerter l’opinion sur les dangers de la foi islamique, le retour de l’Antéchrist et le choc des civilisations ?

La guerre des religions aura-t-elle lieu, là, dans le sud de Manhattan, entre les marchands de hot-dogs et de souvenirs ? Convaincre les opposants au projet, en tout cas, s’avère difficile. Ses défenseurs ont beau appeler au dialogue interreligieux et à la tolérance, argumenter qu’il existe déjà une mosquée tout près de Ground Zero, les Américains ne sont pas convaincus. Un sondage de la chaine CBS, en août, a révélé que 71% d’entre eux restaient opposés au projet. Un pourcentage auquel n’appartient pas le maire de New York Michael Bloomberg, qui a, à plusieurs reprises, défendu publiquement le futur centre contre l’avis de ses administrés, majoritairement hostiles.

«Je ne leur en veux pas, ils comprennent l’islam à travers ce qu’en disent les médias, estime Mohamed Bouchiki, un professeur d’origine algérienne, à propos des opposants. Mais j’aimerais bien qu’ils prennent le temps de nous comprendre avant de nous juger. »

Pour l’heure, le futur centre doit obtenir un dernier permis et récolter les fonds nécessaires à son ouverture. Huit investisseurs, dont deux musulmans, devraient mettre la main à la poche, apprenait-on dans la presse mardi. L’ouverture est prévue pour septembre 2011, pour la dixième commémoration des attentats.

Alexis Buisson (New York)

Alexis Buisson

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