« Le 22 décembre 2015, Moussa visite des écoles et des orphelinats et s’enquiert de la situation des Rohingyas au Bangladesh. C’est alors qu’une personne l’apostrophe par son pseudonyme musulman “Moussa”. Très rapidement il est arrêté et mis en détention pour utilisation de fausse identité. De plus on lui reproche sa présence auprès des Rohingyas », explique le site internet de l’ONG islamique BarakaCity, à laquelle appartient Moussa Ibn Yacoub, nous invitant à signer une pétition afin de libérer « l’humanitaire au grand cœur ».
Depuis sa mise en ligne, cette dernière a été signée plus de 100 000 fois et le chiffre augmente à une allure folle. Sur les réseaux sociaux, Moussa Ibn Yacoub, de son vrai nom Puemo Tchantchuing, est devenu en quelques heures un véritable héros. Les internautes dénoncent l’emprisonnement de ce « vrai guerrier » en publiant diverses photographies où l’homme apparaît aux côtés de personnes démunies. Ses phrases deviennent des citations célèbres relayées partout à l’instar de celle-ci : « Comment se fait-il que lorsque j’arrive en Birmanie il n’y a aucun média, aucune ONG ? Toutes les portes sont fermées. Si je n’y vais pas et ne montre pas ce qu’il se passe, elles ne s’ouvriront jamais ».
Si les messages de soutien fleurissent, les détails des événements laissent le doute aux médias qui se mettent doucement à traiter l’information. Contacté par nos soins, l’avocat de BarakaCity, Samim Bolaky donne sa version des faits : « Nous n’avons plus de nouvelles directes de lui depuis son dernier appel téléphonique disponible sur internet, mais nous allons entreprendre une mise en relation dans quelques jours. Il était déjà allé quatre fois sur place, il était expérimenté et connaissait les risques. Nous pensons que cette discordance a été un prétexte pour arrêter Moussa. Nous craignons qu’il soit un bouc émissaire, que les autorités souhaitent nous dire “on ne veut pas d’intervention sur les Rohingyas.”»
« Passible de 10 ans d’emprisonnement »
Minorité musulmane persécutée, les Rohingyas n’ont pas d’existence légale en Birmanie et au Bangladesh. Moussa n’avait donc pas le « droit » de mener une action humanitaire, ce qui explique son arrestation à en croire les autorités. « Pour sa défense, nous insistons sur deux points : BarakaCity a deux composantes à savoir l’humanitaire et la défense des droits de l’homme. Moussa était donc présent en tant que militant des droits de l’homme avec une âme d’humanitaire. Il était là pour préparer une future action » explique l’avocat à la cour.
« Aujourd’hui on lui reproche d’exercer une activité suspecte ce qui est passible de 10 ans d’emprisonnement. Il se trouve à la prison de Cox’s Bazar, l’une des pires du territoire. Les prisonniers sont entassés à 40 dans une cellule et la nourriture y est quasi absente », déplore l’homme qui espère une action de la part de la France.
Sur le site internet, trois moyens d’action sont présentés : Signer la pétition #FreeMoussa, interpeller le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius et interpeller l’Ambassade du Bangladesh en France. La première rencontre un succès et les deux autres sont en voie selon Samim Bolaky : « A l’heure où je vous parle, la politique commence à réagir. Nous négocions avec l’ambassade afin qu’elle se déplace. L’action s’intensifie, c’est en cours… En ce qui concerne la pétition, notre but est d’atteindre les 600 000 signatures afin de les adresser à Laurent Fabius et à Sheikh Hasina, Première ministre du Bangladesh ».
« Le pire c’est que les médias n’en parlent même pas, si ça avait été un Jean-Philippe journaliste il serait déjà libre maintenant » tweetait hier @arabement. Sa phrase a été relayée près de 600 fois sur le réseau social. Le long silence des médias a été pointé du doigt par de nombreuses personnes. On parle de « 72 h de retard » à une époque où l’information est quasi-instantanée. Ce temps de réaction est dû à une suspicion médiatique.
« On accuse le président de BarakaCity, Idriss Sihamedi, d’être salafiste alors qu’il nie. Et même si c’était le cas, aucune procédure judiciaire n’a donné quelque chose. En février dernier, suite au vol d’un drone filmant un départ en mission, une perquisition a été effectuée. Dernièrement, suite à l’état d’urgence, une perquisition administrative n’a rien donné non plus. La police a reconnu l’avoir fait sous la pression du préfet. Celle-ci a duré 20 minutes alors que les locaux de BarakaCity font 1700 mètres carrés. Les médias aiment faire des suppositions », soutient l’avocat.
Il faut avouer que l’ONG « cartonne autant qu’elle dérange » comme le titrait StreetPress lors d’une enquête en mai 2015. Capable de récolter un million d’euros en un temps record en juillet 2013 afin de venir en aide au Togo, BarakaCity est une association caritative performante et transparente, mais son statut « d’organisation islamique » intrigue. Claude Askolovitch rappelait dans son édito pour Itélé qu’être islamique engagé et humanitaire « n’est pas incompatible », comme si certains en doutaient.
« Il existe un fantasme médiatique qui rend un humanitaire barbu suspect. Pour les affaires Air Cocaïne et Serge Atlaoui, l’état français avait pris position alors qu’il était question de trafic de stupéfiants. Les médias avaient relayés toutes les informations. Pour Moussa, à qui on ne reproche aucune infraction pour l’instant, ils ne font pas la même chose », regrette l’avocat qui espère une issue favorable et une mise en lumière de la situation des Rohingyas. « Moussa sera content de voir que nous en parlons aujourd’hui ».
Oumar Diawara

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