Une voix masculine s’extirpe du bruit des machines : « Je crois bien que c’est ici ». Sa femme dégaine un appareil, il fait une grimace, elle prend la photo. Derrière, il y a les grues qui défouraillent les monte-charges voltigeants. Le chantier de Ground Zero, photographié à chaque coin, propulsé star de New York, vit ses grands battements. S’agite sans s’essouffler. Des gouttelettes s’écrasent timidement sur le bitume. Trois jeunes femmes ont fixé leurs casques audio-guide, comme si elles visitaient la collection permanente d’un musée. Elles écoutent religieusement l’histoire que le monde connait. Celle du 11 Septembre. Les tours, les avions, le début de la fin.

On vadrouille. Les magasins de souvenirs du « 9-11 » fleurissent. Les touristes s’impatientent devant le musée temporaire qui propose des tee-shirts collectors à 20 dollars. Les boutiques ont toutes leurs rayons « commemorative merchandises ». Les enfants s’y précipitent et s’arrachent les camions de pompiers, héros de la nation. Tout ce qui est siglé « 9 / 11 » s’achète et se vend.

Les buildings alentours perdent leurs têtes dans les nuages bien bas. Les banquiers de Wall Street pataugent dans les flaques. À Ground Zero, les policiers se relaient avec les militaires. Le site est ultra-protégé, comme par crainte d’une nouvelle attaque. « Non, on n’a pas peur. On est américains, on est forts », s’exclame une passante.

Près de la Saint Paul’s Chapel, des hommes distribuent la Bible gratuitement. « It’s free » balance l’un à qui veut bien l’entendre. Il est là, au milieu, pour que les gens « se rappellent de Dieu ». « Je n’ai rien contre les Musulmans, s’aventure l’autre, mais ils produisent de la haine. Contrairement aux Chrétiens. » Et le premier de relancer : « Après ces attaques terroristes, c’est sûr que notre vision de l’Islam a changé ». Avant qu’on s’en aille tâter le béton ailleurs, ils nous offrent deux Bibles.

Dimanche, Ground Zero vivra ses grandes heures. Le Mémorial, terrain paisible, semé d’arbres et de deux bassins d’eau, sera inauguré. Dix ans après. Les deux nouvelles tours en construction atteindront de nouvelles hauteurs. Jusqu’à ce qu’elles touchent le ciel. Histoire de montrer qu’une attaque rend plus fort. « On est des américains, on est forts » s’obstine à répéter la femme.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah (New York)

Teaser – Prochainement, une balade dans les rues d’Astoria, quartier musulman du Queens.

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