Dans les allées du congrès, un jeune fait les cent pas. La plupart de ses pairs assiste à une première session de réflexion autour de cette thématique : le rôle du business mondial dans la société. Bruce (photo), un Sud-Africain s’est isolé, il rumine, puis finit par se confier. Il s’était déjà fait remarquer la veille lors de la cérémonie d’ouverture. Droit dans une paire de bottes en caoutchouc, il avait, semble-t-il, réussi à contourner le protocole pour monter sur scène et  prononcer un discours. Il avait alors déclamé un poème devant une assemblée qu’il venait de prendre par surprise. Une belle preuve de courage: Bruce bégaye méchamment, son éloquence n’en a été que plus belle.

Aujourd’hui, ne pesant pas ses mots, il fait souffler une petite brise de révolte sur le congrès.  Pour ce rebelle dans l’âme, ce sommet est une déception. « One Young World prétend vouloir faire un monde meilleur” raconte-t-il, les  jeunes répètent en boucle leur “ call to wake up » ( ndlr  : un appel à se réveiller), mais  le tout reste très poli, voir un peu naïf.

La critique se poursuit sur l’organisation du congrès. À chaque thématique abordée, une résolution est proposée sur grand écran et les jeunes doivent voter pour son adoption. Munis de leur télécommande, ils votent à toute allure avec le sentiment de faire passer une loi au Parlement. “Malheureusement, les résolutions ont beau relever d’une bonne intention, voire du bon sens, elles restent davantage fleur bleue que concrètes”, précise Bruce. C’est ainsi qu’à 85%, l’assemblée a adopté une résolution qui stipule la nécessité d’encourager les entreprises qui font figure de bonnes élèves. Pour lui, ce sommet est sans conteste “un bon travail de relation presse, une opération de communication parfaitement réussie, mais peu encline à changer le monde”. Bruce vient d’Afrique du Sud, il y étudie et est engagé au sein d’une fondation qui rassemble une centaine de jeunes Sud-Africains. Ce groupe réfléchit à ce fameux  “monde meilleur” dont tout le monde parle depuis le début du congrès, mais en apportant de son côté, dit-il, “des réponses plus concrètes”.

En débarquant à Zurich, Bruce s’est donc dit étonné de voir ce public de jeunes assis dans une salle de congrès où le temps de parole est compté. Il regrette que le micro soit davantage tenu par ces  « personnalités, ou ces chefs d’entreprise à la tête de ce même système qu’ils critiquent ». Pour son happening d’hier, il s’explique : “les bottes en caoutchouc, c’était une manière de montrer  que nous avons les pieds dans la boue et qu’il va falloir se retrousser les manches pour en sortir.” Un peu  éloigné de la gadoue, à Zurich, le sommet One Young World aux couleurs bleues et blanches paraît un peu trop propret pour Bruce.

Alexandre, français et membre des jeunes UMP, est d’un avis différent : « le problème, c’est que nous sommes  1.200, on ne peut pas tous prendre la parole en trois jours, il y a forcément des déçus ». Il rajoute “ pour ma part je suis satisfait. Il y a des beaux discours, certes, et  les actes doivent suivre, mais les rencontres qu’on fait ici, on ne les fera nulle part, c’est le vrai succès de ce congrès. J’ai rencontré des gens du Tadjikistan, du Sierra Leone, du Zimbabwe, on s‘est échangé nos numéros, on  va créer un réseau entre nous, c’est ainsi qu’on est efficace, sur le terrain”.

Alexandre participe au congrès parce qu’il voulait rencontrer Bernard Kouchner, annoncé mais finalement absent. « Je voulais m’associer à son projet de taxation des transactions financières pour financer des vaccins et d’autres projets de développement. Il n’est pas là mais j’ai pu transmettre mes coordonnées à Christine Ockrent « , son épouse.

Certains jeunes du congrès sont ici parce que “mon patron m’a envoyé”, dixit une australienne qui travaille dans une banque ou “mon supérieur nous a refilé les invitations”, confient deux français plus intéressés par le buffet que par ce qui se dit en salle plénière. Mais d’autres entreprises partenaires ont longuement réfléchi leur projet de parrainage, comme Arjowiggins Creative Papers, une entreprise qui a sélectionné sept jeunes du monde entier sur la qualité  de leurs projets. “On voulait du sens, confie Farida, manager chez Arjowiggins Creative Papers, on a choisi des projets créatifs. Ils sont des leaders. Laura par exemple, a 16 ans. Elle a crée son association, qui traite de développement durable à travers des événements culturels. 3.000 personnes en sont membres dans toute l’Amérique du sud.

Une journaliste française  reconnaît, pour sa part,  qu’elle n a rien appris de nouveau au One Young World,  « mais je ne suis pas de ceux qui vont aux congrès blasés. Ce qui se passe ici, c’est ce qu’il faut faire : mettre en relation entreprises, États et membres de la société civile du monde entier. Le village-monde en action, en somme ». « Nous disons aux jeunes que nous avons sponsorisés, précise Farida, qu’ils sont ici pour défendre leurs idées mais aussi pour rencontrer des gens de toute la planète. »

Un village-monde dont les délégués français se sentent un peu exclus, vu leur maîtrise de la langue de Shakespeare. La plupart des frenchies, Joanna et moi y compris, parle en effet anglais comme un troupeau de vaches espagnoles. Les rares ayant les compétences pour prendre la parole en tribune, ont un accent à couper à la hallebarde. « Incompréhensible mais tellement sexy » confie une britannique qui adore m’entendre parler. Les Marocains et les Algériens parlent un anglais impeccable en comparaison du nôtre. Ça en devient gênant. “À 15 ans, je parlais  déjà kabyle, arabe, français, et j’écrivais des mails en anglais” me confie une grosse bourge d’Alger.

Alexandre, le jeune UMP, parfaitement bilingue, propose d’apprendre l’anglais dès la maternelle en France. Je renchéris en proposant d’envoyer tous les collégiens bouffer de la crotte  à la menthe chez la Perfide Albion pendant un an afin qu’ils reviennent prêts a affronter le monde, les films en V.O. et leurs mystères. Voilà un peu l’esprit du One Young World  : discuter proposer, tenter d’ agir.  Pour promouvoir mon projet d’apprentissage de langue j’annonce officiellement la tenue du Béret Baguette Young World, prévu dans la salle de congrès, chez Gégé à Bourg-la Chapelle-En-Brie-sur-Yvette. Commençons petit…

Joanna Yakin, Idir Hocini (Zurich Bondy Blog).

Articles liés

  • GameStop : révolution des traders amateurs ou victoire illusoire ?

    C’est un vent de panique qui a soufflé sur Wall Street en ce début d’année lorsque des traders en herbe, inscrits sur un forum Reddit de conseils boursiers, se sont coordonnés pour faire échouer les plans de puissants fonds d’investissements concernant une franchise de vente de jeux-vidéos. Retour sur cette folle saga qui n’a pas fini de faire parler d’elle.

    Par Yunnes Abzouz
    Le 04/03/2021
  • Une école francophone à Gaza pour l’avenir des Palestiniens

    À Rafah, au sud de Gaza, l’association Tabassam Gaza entreprend d’ouvrir une école francophone. Son président Waleed Aboudipaa, enseignant de français et humanitaire gazaoui tente de proposer une offre éducative aux écoliers de la ville dont la scolarité est menacée par la guerre avec Israël et la pauvreté qui en découle.

    Par Amina Lahmar
    Le 15/02/2021
  • « Sans le vouloir on contribue au génocide des Ouïghours »

    Les États-Unis, par le biais du secrétaire d'État sortant Mike Pompeo, ont accusé la Chine de "génocide" et de "crime contre l'humanité", à propos du traitement réservé à la minorité musulmane des Ouïghours, réduite en esclavage dans des camps et acculturée par le régime. Une accusation historique, dans une période où la cause de cette minorité a été plus que jamais médiatisée. Mais où en est-on dans la lutte pour la libération d'au moins un million de personnes ? Entretien avec Dilnur Reyhan, présidente de l'institut ouïghour d'Europe.

    Par Lila Abdelkader
    Le 22/01/2021