« Je suis venu étudier le journalisme aux États-Unis pour comprendre comment les journalistes parlent de race et racisme ici, parce qu’on n’en parle pas en France. » Inlassablement, les yeux des recruteurs s’écarquillent. « Comment ça, vous ne parlez pas de race ? »

Depuis août dernier, j’étudie en école de journalisme à l’université publique de la ville de New York : la City University of New York, CUNY pour les intimes. Mon choix était en grande partie motivé par mon envie de parler de racisme et de questions d’identité dans mes reportages. Depuis mon arrivée, j’ai parlé avec beaucoup de recruteurs de médias que la situation des Français colorblind (prétendument aveugles à la couleur) surprend.

Apprendre à parler racisme et identités à CUNY

Mais rembobinons. L’école, d’abord, fait plus que me donner la chance de parler de ces sujets, elle est diverse à un degré dont les écoles françaises ne sauraient rêver. Depuis plusieurs années déjà, plus de la moitié des étudiant.es sont racisé.es (Noir, Latino, Asiatique ou autre) et la majorité des étudiants sont des femmes. Cette année, 4% de ma promotion de 111 étudiants est transgenre. Je n’aurais jamais imaginé cela possible en France et un tour des trombinoscopes des écoles de journalisme reconnues vous le confirmera.

Alors certes, CUNY est une école publique, donc plus diverse, car les frais de scolarité (qui restent exorbitants) sont moins élevés que d’autres, le programme de journalisme offre des bourses à plus de deux tiers de ses élèves et paye le stage d’été 3000 dollars s’il est peu ou pas rémunéré. Les statistiques de l’université Columbia donnent une idée de la « norme » dans les grosses universités américaines (privées pour la plupart) : environ 30 à 40% d’étudiants sont recensés comme « non-blancs ». Cela reste considérable comparé à des promotions françaises en école de journalisme où les Arabes et les Noir.e.s se comptent souvent sur les doigts d’une main.

Calmons-nous sur la pub. Il est vrai qu’il est plus facile de parler de race, genre et sexualité aux États-Unis qu’en France. Cela ne veut pas forcément dire que cela se fait bien. Notre programme demande aux professeurs de parler de ces questions, ce qui engendre parfois des discussions catastrophiques.

Dans un de mes cours, mon enseignant avait l’air convaincu que les sujets parlant de race étaient trop incompréhensibles. L’échange était laborieux et nous a donné peu d’outils pour pouvoir travailler sur ces sujets. Dans une autre classe, un camarade a produit un épisode radio sur la représentation raciste des personnes latinos à travers la figure de Speedy Gonzales. Le professeur s’est alors épanché sur le bon vieux temps où toutes ces questions n’étaient pas des problèmes, comme si le racisme était une invention moderne.

Ce même professeur voulait absolument que j’illustre mon épisode radio sur l’importance des bars LGBT par Take a Walk on the Wild Side the Lou Reed. Difficile de lui dire – au-delà du fait que je grince des dents à l’idée de la comparaison des personnes LGBT à des sauvages (wild) – que les homos se déhanchent plus volontiers sur du Mariah Carey…

Parler racisme en France et aux États-Unis : presque le même combat

Parler de racisme, comme tout autre sujet de société, n’est pas chose facile. Même aux États-Unis, encore trop de journalistes évitent le sujet, ou ne savent pas en parler. Cependant, il existe une longue et forte tradition de presse noire aux États-Unis et de nombreux journalistes travaillent des sujets en profondeur sur le racisme à travers les rédactions américaines. Notamment, depuis et grâce au mouvement Black Lives Matter, la couverture de la dimension raciale des violences policières est devenue quasiment incontournable quand elle était un détail auparavant.

Cependant, même si le terme de communautarisme et son poids péjoratif n’existent pas aux États-Unis, la presse noire et la couverture des questions de race, genre et sexualités n’en reste pas moins intellectuellement déconsidérée par beaucoup. Ce travail reste encore vu comme « niche » (particulariste) et ne pouvant pas prétendre à l’objectivité. L’équivalent américain de l’insulte communautariste est peut-être la suspicion de subjectivité, qui est là-bas une accusation historiquement classiste et raciste.

Apprendre tout cela aux États-Unis me pousse à reconnaître que malgré la traîne française, on se bouge nous aussi. La presse noire française existe, et elle a droit, comme aux États-Unis à la relégation à la presse communautariste, car elle ne s’adresserait pas à « tout le monde » (comprenez : les gwers). Le racisme apparaît de plus en plus comme un angle légitime dans les reportages, notamment depuis les soulèvements de 2005. La question s’accélère cependant ces dernières années, probablement par l’action du comité Adama et l’effet de Black Lives Matter dans une époque hyper connectée. Les nouveaux médias sont notamment impliqués dans ce mouvement : Loopsider, Binge Audio ou AJ+ par exemple.

Le rôle des écoles dans tout ça ?

De ce que m’en disent mes amis en écoles de journalisme en France, la couverture des identités y reste cependant marginale. Ce semestre, une étudiante du CELSA (une école de journalisme reconnue parisienne) en échange à CUNY écrivait un article sur l’existence des clubs étudiants LGBT, noirs ou latinos dans l’école. Impensable et quasiment impossible dans les écoles françaises à extrême majorité blanche et pour qui ces associations sont vite vues comme communautaristes.

Ces clubs sont pourtant d’importants lieux d’échanges et d’organisation pour plus de respect de la diversité à l’école, dans les rédactions, et pour l’éducation des futurs journalistes sur des sujets d’identité. En tant que co-président du club LGBTQ+ à CUNY, j’organise des ateliers sur la couverture des personnes transgenres – un sujet connu mais encore trop peu maîtrisé par mes camarades. Beaucoup de ces questions sont encore mal intégrées au programme (manque de diversité et connaissance des professeurs obligent) et les clubs sont d’importants acteurs pour y pallier temporairement.

Des initiatives comme celles du BB – la prépa Egalité des chances, les interventions en classes dans des milieux défavorisés et le fonctionnement ouvert du média lui-même par exemple – sont parmi les rares que je vois essayer de changer la donne dans le milieu au niveau de la formation des journalistes.

À quand des vraies politiques des écoles de journalisme et des rédactions pour changer radicalement les compositions des classes et équipes et la réflexion sur ces questions ?

Arno PEDRAM

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