Voyage obligatoire pour tout musulman, le pèlerinage comporte toutefois des conditions. Il faut être pubère, avoir les capacités physiques et financières, et avoir pleinement possession de ses capacités mentales (une personne atteinte de folie, de troubles du comportement…n’est pas dans l’obligation d’effectuer le pèlerinage). À cela s’ajoute une condition, qui est dictée par les lois saoudiennes pour la femme : celle-ci doit être accompagnée de son mari ou d’un homme qu’elle ne peux pas épouser, comme son père ou son frère par exemple.

Malgré toutes ces conditions et le prix du voyage qui ne cesse d’augmenter chaque année, de plus en plus de personnes s’y rendent, y allant même plus d’une fois. Pourquoi un tel engouement ? À qui profite ce business fructueux ? J’ai rencontré Shérazade, une jeune femme de 32 ans qui espère ce voyage depuis déjà dix ans. Elle explique son parcours et ce qui l’a amené à faire ce voyage cette année.

Shérazade a toujours été pratiquante mais sans vraiment chercher le sens profond de sa religion. A l’âge de 20 ans, elle commence à faire ses recherches pour approfondir ses connaissances et deux ans plus tard elle se sent l’envie de raffermir sa foi en allant accomplir son pèlerinage. Elle décide de partir avec une association. Mais elle apprend par une amie qu’il s’agit d’une secte dont elle doit très vite s’éloigner. Son projet tombe donc à l’eau. Elle le met dans un coin de sa tête mais il reste toujours un projet qu’elle souhaite accomplir dès que possible. À cette époque où elle est étudiante, le prix est moins élevé que ce qu’elle débourse aujourd’hui.  De son côté, son père s’est en effet décidé à la dernière minute à y aller, c’est lui qui a choisi l’agence agréée. Quand Shérazade apprend que son père compte s’y rendre, elle saisie enfin cette occasion en s’inscrivant la semaine suivante dans la même agence.

« 4 800 euros pour deux semaines, l’arnaque! » dit-elle.  Mais n’ayant pas trop le choix, elle décide de suivre son père qui ne peut prendre que deux semaines de congés. Une sacré somme à débourser qu’elle a pu réunir grâce à ses primes de fin de mission d’intérim de cette année mais aussi par le fait qu’elle vive chez sa mère. « Quand on a des frais divers et une famille à nourrir, il est difficile en effet de réunir une telle somme » dit-elle. Aussi ce prix paraît exorbitant par rapport à la somme que sa mère a payé l’année précédente : 3500 euros. Elle y consent malgré tout en se rassurant sur le fait que « c’est un voyage sans escale .» Quelle ne fut pas sa surprise quand, ayant payé le reste de la somme, on lui apprend qu’il y aura une escale. Elle commence à crier à la publicité mensongère car sur leur site il est bien noté que c’est un vol direct. En plus du fait que ce soit bien cher alors qu’elle ne part que deux semaines et qu’il n’y ait que le petit déjeuner compris. Les employés essaient de la calmer par des explications un peu légère « le vol direct c’est pour ceux qui partent un mois, on vient juste d’apprendre que ceux qui partent quinze jours ce n’est pas possible d’en avoir un… » Shérazade n’est pas convaincue et se dit que ces agences doivent bien se frotter les mains avec ce business. Alerté par un des employés, le directeur demande à la voir dans son bureau pour lui donner plus d’explication : « Vous voyez mademoiselle, le pèlerinage c’est un forfait. Que vous partiez une semaine, quinze jours, un mois ou plus, vous paierez toujours la même chose. C’est un forfait qui bloque la chambre d’hôtel pendant toute la durée du pèlerinage. En plus, le billet d’avion est un billet spécial pèlerinage qui est plus cher que si vous le preniez à part dans une agence. Avec ce billet vous n’aurez pas pû vous rendre sur les lieux saints. Pour les quinze jours effectivement il y a une escale car c’est un court séjour, vous avez bien compris ? ». Shérazade acquiesce mais « comprend au fond d’elle que c’est un business sans fin. » L’employé qui la reçoit lui dit que finalement comme c’est un court séjour, elle a droit à trois jours de demi-pension. Ce petit incident lui aura laissé un goût amer, mais pas altéré l’envie de concrétiser sa foi.

Une autre formalité reste a régler : faire le vaccin contre la méningite. Elle se rend à l’hôpital près de chez elle : 28 € le vaccin plus 23 € la consultation. Après s’être pointée à neuf heures le matin pour passer à 13 heures, on lui annonce que la consultation n’est pas remboursée. « Encore une arnaque », se dit-elle. Quand elle demande pourquoi, on lui répond que ce n’est remboursé que si on effectue un deuxième vaccin et puis qu’ils estimaient que si les pèlerins sont capables de payer 5000 euros, ils ont les moyens de payer 51 euros supplémentaires. « Comme le business du halal, le business du pèlerinage est exploité à fond ! » s’insurge-t-elle. Cette formalité réglée, elle doit juste attendre qu’on lui donne la date finale.

Elle sait désormais qu’elle part cette semaine et a toujours du mal à réaliser. Elle espère nourrir sa foi et en revenir grandie. Elle sait aussi que la société de consommation l’attend là-bas. Car comme chaque année, nombres pèlerins reviennent chargés de cadeaux à distribuer à leur famille.

Chahira Bakhtaoui

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