Cette année près de trois millions de personnes venant du monde entier se sont rendus à La Mecque (Arabie Saoudite) pour accomplir le cinquième pilier de l’islam : le pèlerinage*. La période du Pèlerinage s’est achevée en date du 10 novembre 2011, mais de nombreux pèlerins y restent jusqu’à la fin du mois pour goûter aux derniers jours de spiritualité. J’avais rencontré Shérazade, avant son départ, je la rencontre aujourd’hui à son retour pour avoir ses impressions sur  ce voyage.

Shérazade a les traits fatigués, encore affaiblie et revenue malade de son séjour de vingt jours à la Mecque. Pourtant elle se sent raffermie dans sa foi en se remémorant toutes les péripéties de son aventure. Ce voyage, elle l’attend depuis dix ans, elle l’a espéré, rêvé, imaginé. Mais jamais elle ne se serait attendue à ce qu’elle a réellement vécu. Son voyage commence mardi 26 octobre à 9h en se rendant à l’aéroport. Son vol n’est qu’à 13h45 mais son père est stressé, il ne veut surtout pas arriver en retard. Le vol est à l’heure mais une surprise les attend pour leur escale à Ryad : près de dix heures d’attente avant de décoller pour Médine, leur première destination avant la Mecque. Une erreur de la part de la compagnie aérienne Saoudienne, qui se rattrape en leur offrant le repas. Première nuit blanche d’une longue série.

Arrivés à 6h du matin le lendemain, Shérazade, son père et la trentaine de pèlerins qui les accompagnent se voient attendre pendant près de trois heures dans le hall de l’hôtel avant d’intégrer enfin leur chambre. Dans l’ensemble, son séjour à Médine est plutôt paisible même s’il y a beaucoup de monde qui y séjournent pendant quelques jours. Elle n’a qu’une hâte c’est de voir enfin la Ka’ba, la mosquée sacrée de la Mecque. Après quatre jours passés dans cette ville, le départ s’organise pour partir en car jusqu’à la Mecque, près de sept heures de route les attendent. En quittant Médine, il faut passer par un endroit précis, appelés « miqats », où les pèlerins se mettent en état de sacralisation, c’est-à-dire en préparation pour faire leur pèlerinage. « Là j’ai vraiment senti que mon pèlerinage commençait. Tout le monde répètent en cœur « Je réponds à ton appel, Seigneur, je réponds à ton appel… ». On sent alors une vive émotion durant tout le trajet et des frissons car nous sommes tous venus pour la même chose. Et moi j’étais là ne réalisant pas encore », raconte Shérazade.

Son voyage dure toute la nuit, et ce n’est qu’à l’aube que Shérazade arrive à destination. Une fois à son hôtel, la désorganisation commence. C’est un hôtel 4 étoiles mais l’agence n’a pas réservé assez de places ou plutôt s’est prise en retard pour la réservation. Le même schéma qu’à Médine s’annonce, sauf qu’au bout de trois heures elle n’a toujours pas de chambre. Son père s’impatiente et au bout d’un moment demande une solution : on lui propose de changer d’hôtel. Ils se retrouvent alors dans un hôtel 2 étoiles. Même si Shérazade ne s’attendait pas au plus grand des conforts, elle se sent déçue par cette première arrivée. « La chambre est modeste, la salle de bain pas très propre », mais la fatigue l’emporte sur le reste et elle finit par se résigner, dit-elle. Elle se retrouve avec une jeune femme qu’elle ne connaît pas, son père est dans une autre chambre en face. Car il faut savoir qu’en général les hommes et les femmes sont séparés durant le pèlerinage sauf sur demande particulière. Les pèlerins peuvent donc se retrouver de deux à cinq personnes dans la même chambre sans se connaître.

Après s’être installés, Shérazade et son père retournent au premier hôtel dans l’attente d’effectuer leur premier rite : la ‘Umra. Il s’agit du « petit pèlerinage » qui est en général un rite effectué par tous les pèlerins avant d’entamer le « grand pèlerinage ». Certaines choses deviennent interdites comme le fait de tuer un être vivant aussi petit soit-t-il, se couper les ongles, ou avoir des rapports sexuels avec son conjoint. Il consiste à faire sept fois le tour de la Ka’ba, puis faire deux unités de prière, boire l’eau de Zamzam (source d’eau souterraine), effectuer le Sa’i (sept aller-retour entre deux monts Safa et Marwa) puis se couper les cheveux pour se désacraliser. Dans la tête de Shérazade c’était tout un imaginaire : « Je me demandais qu’elle serait ma première réaction quand je verrais la Ka’ba, tant de gens pleurent en la voyant! Je m’imaginais aussi marcher dans le désert, faisant les sept allers-retours entre les deux monts Safa et Marwa. Puis enfin aller me désaltérer dans le puits de Zamzam. C’est symbolique en fait, car l’histoire raconte que le prophète Ibrahim avait amené sa deuxième épouse Hajar avec son fils Ismaël dans le désert. C’est Dieu qui le lui aurait ordonné. Hajar s’est retrouvée alors seule dans le désert avec juste une gourde d’eau. Quand les provisions vinrent à lui manquer, elle décide d’aller sur le mont Safa pour voir s’il y a quelqu’un. Puis redescend pour jeter un œil à son fils. Puis elle continue sur l’autre mont, Marwa. Elle fait donc sept allers-retours avec quelques accélérations entre ces deux monts jusqu’à ce qu’elle entende son fils pleurer. Quand elle descend elle découvre une source d’eau qui a jaillit à son pied. C’est là que naît l’eau de Zamzam. Des bédouins dans leur caravane voient au loin des oiseaux autour et comme c’est signe qu’il y a de l’eau, ils s’en approchent et demandent l’autorisation à Hajar d’en profiter. Ils s’installent autour. Plus tard Ibrahim est revenu et avec son fils Ismaël, ils reconstruisent la Ka’ba (elle existait déjà bien avant mais a été détruite). C’est à partir de là que la Mecque est née. ». Un imaginaire derrière lequel elle va découvrir toute une autre réalité.

Malgré la fatigue et la première déception du moment, son enthousiasme revient quand on lui annonce qu’elle va commencer son premier rite. Elle part avec son père, l’assistant de l’agence de voyage et six autres personnes. La Ka’ba se dévoile devant les yeux de Shérazade, sa réaction est tout autre de ce qu’elle attendait : « J’ai une amie qui a effectué le petit pèlerinage l’an dernier et sa première réaction a été de dire ok c’est juste un cube…Je n’imaginais pas que je penserais la même chose, c’est un petit cube, pas aussi grandiose que je pensais. A la télévision tout paraît si grand, et là on est en face de la réalité. Ce que j’ai ressenti ? Au début je me suis dit waw je suis là, puis plus rien. Aucune émotion, pas celle que j’attendais en tout cas. On est tout de suite plongé dans le bain de la foule. Bousculée, étouffée, je suffoquais et avais du mal à me concentrer. On est censé à ce moment là faire des prières, demander des choses à Dieu. Mais là je n’y arrivais pas, j’étais juste concentrée sur le fait de ne pas me faire piétiner ou écraser comme un sandwich entre deux murs de personnes. J’attendais que quelque chose se passe à l’intérieur de moi. Ca n’est arrivé qu’à la fin du septième tour quand nous avons commencé à sortir du cercle. J’ai eu une émotion qui m’a submergée, et j’ai pleuré comme si tout était enfoui en moi et que ça a fini par exploser. C’est à ce moment-là que je me suis sentie proche de Dieu. ».

Ses tours terminés, Shérazade effectue sa prière puis va se désaltérer non à un puis mais bien à des robinets tout ce qu’il y a de plus moderne. « C’est presqu’une bataille pour avoir un verre d’eau. Tout le monde s’agglutine autour des robinets, alors on fait la chaîne pour se relayer les verres d’eau. On doit en boire jusqu’à s’en rassasier, mais ce n’est pas évident avec tout le monde qu’il y a autour. » explique-t-elle. Son prochain rite est le Sa’i entre Safa et Marwa. Là encore ce n’est pas sous un soleil de plomb et sur du sable que Shérazade va s’aventurer pour revivre les traces de sa pionnière, mais sur un parterre de marbre sous des ventilos. De l’eau de source de Zamzam coule tout au long…dans des robinets. Non pas que Shérazade rêvait de faire bronzette sous le soleil, mais elle pensait vraiment à quelque chose de plus authentique. « Tout est si moderne, que c’est presque trop facile! La mosquée est tellement grande qu’il y a des escalators et des ascenseurs, on dirait presque un centre commercial. Bien sûr ce qui est bien ce sont les facilités d’accès pour les personnes à mobilité réduite. Il y a d’ailleurs un couloir spécial pour les fauteuils roulants pour faire les allers-retours entre les deux monts. Autre chose qui m’a marqué, ce sont toutes ces personnes qui, effectuant leur rite, brandissent tranquillement leur téléphone portable ultra moderne, se filmant ou se photographiant. Là j’ai trouvé que le rite perdait un peu de son essence. ». De retour à son hôtel, Shérazade doit se désacraliser en se faisant couper une petite mèche de cheveux par sa colocatrice de chambre.

Le petit pèlerinage terminé, les gens reprennent une vie normale avec la levée des interdictions jusqu’au « grand pèlerinage ». Un « grand pèlerinage » que Shérazade vivra avec autant d’émotions.

Pour lire le second épisode de Shérazade à la Mecque, cliquez ici

Chahira Bakhtaoui.

*L’islam repose sur 5 piliers que chaque musulman doit accomplir : Le témoignage de foi, la prière, le jeûne du Ramadan, l’aumône et le pèlerinage à la Mecque (au moins une fois dans sa vie s’il en a les moyens).

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