Damas, dimanche 3 avril. Je parviens à entrer en contact par texto avec un opposant dont l’identité est dissimulée : « Bonjour, je suis Aladine, l’ami de ******. Je suis en Syrie dans le cadre d’un travail, est-il possible de vous rencontrer afin de discuter ? – Bien sûr, avec plaisir. Je vous propose aujourd’hui à 20 heures. »

Rester évasif dans mes communications avec mes interlocuteurs, c’est la règle si je ne veux pas être jeté dans le premier vol direct pour Paris, mais aussi pour protéger les gens qui veulent bien se confier. Très peu acceptent de parler avec un étranger. En général, les dialoguent tournent court. Hafid (prénom modifié) est un adepte de la taqya (une précaution que prenaient les branches minoritaires de l’islam, en particulier chiite ou druze, par peur des représailles) : lui qui, en privé, se déclare opposant à Bachar el-Assad, se garde bien en public de faire étalage de ses opinions politiques et de sa foi. Il joue sur l’ambigüité. Rendez vous est donc pris à 20 heures.

16h10. Je profite de cet après-midi de libre pour me fondre un peu plus dans la population. Il y a à Bab Touma un petit parc où coule un ruisseau. Couples d’amoureux, familles, bandes d’amis, tous profitent de ce lieu très agréable. Je déguste mes « halawiyates », les petites douceurs orientales à haute teneur en sucre qui vous apportent tant de réconfort quand vous êtes loin des vôtres.

Alors que je me régale de ces douceurs, un homme vêtu d’une veste en cuir noir s’assoit à côté de moi sur un banc. La discussion s’engage et subtilement l’homme place des questions bien peu innocentes sur mon lieu de résidence, les raisons de mon voyage en Syrie, mes origines. Mes réponses sont des plus formelles : la Syrie est un super pays où tout le monde est beau et je suis là pour des études. Je lui lâche une fausse adresse. L’homme repart et rejoint un individu vêtu d’un long manteau, en cuir noir également, se tenant devant un commissariat. Ils parlent quelques secondes et se séparent. Je ne traîne pas plus longtemps dans les parages. Comme lui, nombreux sont ces hommes du régime qui passent leurs journées à arpenter à pied leur secteur de patrouille, seul ou à deux. Observant les gens, repérant les inconnus, à l’affut du moindre poil qui sortirait de votre slip.

19h25. Je grimpe dans un taxi pour me rendre à mon rendez-vous. Des policiers régulent la circulation. « Attache ta ceinture mon petit, m’enjoint le chauffeur. S’ils t’attrapent sans ils ne vont pas te rater… Ah, tous des corrompus, ces flics, une vraie mafia qui nous mène la vie dure. » Profitant de la brèche ouverte, j’enchaîne : « Les gens aiment bien leur président, ici, hein ? – Jamais ! Personne ne l’aime ! Tu parles de tous ces portraits, là ? Mais les gens ont peur, c’est tout ! Si Dieu le veut, par sa grâce, on sera débarrassé de celui-là. – Mais il n’y a pas encore de mouvement de masse. – Si tu prononces le mot « liberté » ou « pain », on vient te fermer ta bouche avec la force. Mais doucement, petit à petit ça va prendre. Plus le régime va nous taper dessus et plus la colère grandira et prendra de l’ampleur. – Je descends ici devant le café, merci. La paix vous accompagne. »

19h40. Arrivée au lieu de rendez-vous, et en avance. Atteint d’une forme de parano comme beaucoup de Syriens, je jette des coups d’œil autour de moi non pas pour chercher du regard Hafid mais pour m’assurer qu’un comité d’accueil ne nous attend pas.

20h15. Hafid arrive en voiture. Il me propose d’aller parler en haut du Mont Kassioun.

20h35. La vue est tout simplement magnifique. Le vent frais qui souffle en cette soirée vous donne un sentiment de liberté et d’élévation. C’est pour demander la libération de prisonniers politiques que des familles ont manifesté devant le ministère de l’intérieur en mars dernier. « C’était un rassemblement pacifique, des policiers sont arrivés et ont tabassés avec une extrême violence, hommes et femmes confondus. »

Hafid a connu l’endoctrinement, très jeune, comme souvent dans les dictatures : « Quand j’étais à l’école on devait prêter serment tous les jours au pouvoir et jurer que l’on contribuera à l’éradication des frères musulmans. Les mêmes paroles tous les jours pendant des années. » Durant ses jeunes années Hafid est confronté aux privations qu’entretient le régime syrien. Celui-ci n’importe pour ainsi dire rien : « On n’avait pas de citrons, les bananes étaient réservées aux riches et même les kleenex étaient interdits ! Il y avait une société nationalisée qui fabriquait des mouchoirs mais cette entreprise comme d’autres du genre ne marchaient pas. Alors quand on en achetait en douce on cachait les paquets sous le siège de la voiture. »

21h30. Vent glacial, nous retournons dans la voiture pour rejoindre le centre-ville. La circulation est dense mais reste fluide. Derrière nous, la montagne est illuminée par les habitations nombreuses qui la recouvrent.

Hafid parle de son passé avec amertume et regrets. Le massacre de Hama, en 1982, perpétré par le parti Baas du président Hafez el-Assad, membre de communauté alaouite, contre des populations sunnites, agit, selon mon interlocuteur, « comme un frein à la mobilisation, aujourd’hui, dans le pays. Beaucoup craignent le régime, et celui-ci instrumentalise la peur des minorités – alaouite dont est issu Bachar el-Assad, druze ou encore chrétienne – face au changement, pour maintenir le statu quo. Mais les Syriens ont déjà eu un président chrétien et un autre kurde, qui ont été reconduits plusieurs fois au pouvoir. Nous ne sommes pas un peuple obtus, la pluralité, on vit dedans. »

Hafid, qui se décrit comme un « laïc », non comme un « religieux », craint que les « conservateurs » arrivent au pouvoir. Pour cette raison, il est pense que la « révolution » n’est pas une bonne chose : « Quand j’ai vu le peuple se soulever en Tunisie puis en Egypte je me suis dit que ça n’allait pas aboutir. Les faits m’ont certes donné tort à chaque fois, mais pour la Syrie ce n’est vraiment pas le même système. Le régime a détruit toutes les formes d’échanges possibles entre les citoyens et les corps intermédiaires, tels les syndicats.

» Facebook est le seul moyen d’organisation mais il n’est pas très sûr car on ne sait pas qui sont les personnes qui passent les appels à manifester quelques fois. Beaucoup se disent que c’est peut-être le fait d’un service de sécurité de l’Etat. Il est donc très compliqué pour nous d’organiser des mouvements d’ampleur. Ensuite, nous ne sommes pas politiquement prêts. Lorsque nous organisons des manifestations de soutien à la Palestine, non organisées par le régime, nous sommes au maximum une centaine. Aller au clash avec le pouvoir ne sert à rien. J’en suis convaincu… » La position de Hafid jette le trouble chez les plus déterminés à en découdre avec le pouvoir : « Il y en a qui pensent que je suis une sorte d’agent du pouvoir, qui rédige des rapports. »

Le pessimisme affiché par Hafid est contrebalancé par la nouvelle du jour, et l’intéressé s’en fait l’écho : « Aujourd’hui, lors de l’enterrement à Douma des martyrs morts vendredi (1er avril) à Kafar Sousse, il y avait selon un ami sur place des dizaines de milliers de gens présents. Ils criaient « liberté » et aucun policier n’a tiré ou même bougé. C’est la première fois en Syrie que cela se passe ! C’est incroyable, mais je n pense pas que ça ira plus loin (mardi 19 avril, suite à de nouvelles manifestations de masse contre le régime, le pouvoir a levé l’état d’urgence en vigueur depuis 1963, mais a procédé ce mercredi à l’arrestation du militant des droits de l’homme, Ouissam Tarif, ndlr). »

22h30. Je prends congé de mon hôte. Arrivé à proximité de mon lieu de résidence, je fais le tour du pâté de maison pour vérifier que je ne suis pas suivi. Ces heures passées avec Hafid étaient enrichissantes et assez stressantes.

Aladine Zaïane

Prémière partie du journal : Dans-la-Syrie-de-Bachar-el-Assad, «rempart-contre-l’Occident»

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