Dans les rues de la capitale norvégienne de nombreux titres de presse sont disponibles, dont deux dédiés à la population Rom et vendus par eux-même : Folk er Folk et Romfolk. Rencontre avec deux vendeuses et le fondateur du dernier né, qui tire à 10 000 exemplaires.

Foulard sur la tête, jupe longue, les femmes Roms qui déambulent dans les rues à Oslo ressemblent à toutes celles que l’on croise dans les grandes villes françaises. A une exception près : beaucoupAndreaAndrea d’entre elles vendent des journaux. Le titre Folk er Folk (30 pages agrémentées de beaux reportages photos et d’articles sur le peuple Rom et sa culture), pour Andrea, 24 ans, originaire de Brasov en Roumanie, établie depuis 5 mois sur le territoire norvégien ou Romfolk, la revue concurrente pour Emilia, 40 ans. Cette mère de famille accepte de se poser autour d’un café pour raconter pourquoi elle arpente les trottoirs d’Oslo, son paquet de magazines sous le bras. Je ne comprends pas le roumain et Emilia ne parle pas l’anglais ni le français. Elle a vécu 5 ans au Portugal et me propose d’échanger en portugais que je ne pratique pas. Tant bien que mal, on arrive tout de même à communiquer.

Emilia a 7 enfants âgés entre 6 et 18 ans, restés auprès de sa mère à Balesti en Roumanie. Son mari et elle ont rejoint la Norvège il y a quelques mois, obligés de quitter Lisbonne à cause de la grave crise économique. Ils ont tenté leur chance à Lyon un temps, mais le manque de travail les a fait reprendre la route vers le grand nord. A Oslo, le mari d’Emilia ramasse le plastique (en Norvège les bouteilles en plastique sont consignées) et elle vend ses journaux 50 couronnes (6 euros) dont 35 lui reviennent. Elle explique que le soir venu, ils dorment dans un grand dortoir avec d’autres immigrés roumains, bulgares, marocains pour ne citer que ces nationalités. Pour 15 couronnes le matelas, elle estime qu’il peut y avoir plus de 100 personnes par nuitée à dormir à leurs côtés.

EmiliaLe système de survie d’Emilia et son époux est de travailler 5 mois d’affilés puis de rentrer 1 mois en Roumanie pour retrouver la famille. Quand elle parle de ses enfants qu’elle voit si peu, la tristesse embrume son regard. Elle explique qu’ils veulent les mêmes vêtements que les autres pour ne pas avoir la « vergonha », la honte. Pour ça et pour les nourrir, il lui faut travailler loin de son pays, car en Roumanie, il n’y a aucun emploi pour eux. Quand je lui demande si elle a déjà eu affaire à la police, en France ou en Norvège, le non d’Emilia est catégorique. « No roubar ! » Pas de vol donc jamais de problème avec la police affirme-t-elle.

Emilia met fin à la conversation, car il lui faut retourner battre le macadam. Si des Roms font la manche ou jouent de la musique aux coins des rues, plus nombreux sont ceux comme elles à vendre de la presse. Et entre Folk er Folk, Romfolk, plus tous les autres titres à 100 couronnes que proposent les SDF, il y a l’embarras du choix.

Mais cette concurrence n’a jamais effrayé Nicolae Stoica, jeune homme combatif de 29 ans. Il fut lui même un collaborateur de Folk er Folk avant de partirMusiciens fonder son propre journal en 2012, le Romfolk que diffuse Emilia. Si la qualité des photos et son contenu paraissent moins pros que le magazine précurseur, son rédacteur en chef et principal contributeur est lui-même Rom et a grandi dans un orphelinat en Roumanie quand les rédacteurs de Folk er Folk sont norvégiens. Nicolae Stoica ou l’empowerment à la vitesse Grand V. Un an après avoir quitté l’autre rédaction, il porte son projet à bout de bras en éditant 10000 exemplaires de chaque numéro et est fier de compter à ce jour 352 vendeurs de rue sur les 3000 Roms qui résideraient dans le pays, sans compter tous ceux qui travaillent pour Folk er Folk.

Quand on l’interroge sur les récentes polémiques qui agitent la classe politique et les médias français autour de la question Rom, Nicolae Stoica  relativise et livre son analyse. « La façon dont sont traités les Roms en France n ‘a rien de comparable avec leur traitement en Roumanie où le ‘chauvinisme’ anti-Rom et la ségrégation sont très importants. Mon peuple vit dans une très grande misère pourtant différents gouvernements locaux comme nationaux détournent des fonds notamment Européens qui lui sont alloués. Et les rapports concernant les Roms sont faussés. Par exemple, l’Institut National des Statistiques roumain dénombre 550 000 Roms. À mon avis la réalité est bien plus proche des 4 millions ! ». Il déclare aussi que la majorité de la population carcérale en Roumanie est Rom alors que, selon un rapport de l’Agence Nationale des prisons, seuls 2243 détenus sur les 33000 que compterait le pays le seraient. Une autre façon selon le jeune activiste de nier l’existence et l’ampleur de la population Rom. Car pour lui, plus on minimise leur nombre, moins ils existent aux yeux des autorités roumaines comme européennes…

Nicolae Stoica a lui même maille à partir avec la justice de sa province d’Alba en Roumanie pour une affaire de vente de machines à coudre remontant à 2004 et dont les acheteurs auraient été floués. Aujourd’hui demandeur de l’asile politique en Norvège, il conteste cette décision de justice qui le condamne à 4 ans de prison alors qu’il a déjà fait 3 mois de préventive pour un délit qu’il nie avoir commis. Nicolae Stoica ne veut pas retourner dans son pays d’origine et souhaite continuer à se consacrer, au moins pour les 5 prochaines années, au développement de Romfolk. Il espère même que d’autres pays puissent importer et développer le système de vente de journaux de rue par les Roms qui leur permet de vivre grâce à une activité plus valorisante que la mendicité. Alors pourquoi pas en France ? Pourquoi pas à Nice ?

Sandrine Dionys

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