L’élection présidentielle tunisienne tient en haleine toute la Tunisie. Huit années après la révolution, les enjeux sociaux et économiques sont toujours aussi grands et les besoins d’y remédier se font urgents. Chômage de masse, fuite des cerveaux, précarité… C’est dans cet océan de désolation, quelque peu nuancé par le regain de forme du secteur du tourisme, fleuron national, que la Tunisie a vécu son élection présidentielle. Démocratie oblige, le pluralisme y est de rigueur. Et la Tunisie a peut-être un peu trop pris ce principe au sérieux : 26 candidats pour un premier tour, ça s’appelle avoir l’embarras du choix.

Parmi les candidats, plusieurs se sont distingués par leur nostalgie de l’ancien régime, par leur vision traditionnelle et religieuse de la Tunisie ou encore par les dénonciations des politiques post-coloniales et du rôle notamment de la France dans les affaires tunisiennes. Cette pluralité-là a autant d’entendre le pluralisme des idées dans le pays que de révéler les divisions d’un pays encore fragile.

Depuis 2011 et la chute de Ben Ali, le paysage politique tunisien était assez clair… et binaire. Les deux dernières élections présidentielles ont tourné à l’affrontement Marzouki-BCE, les deux ayant gouverné le pays depuis. Mais, après la mort en cours de mandat de Béji Caïd Essebssi fin juillet, on pouvait s’attendre à la poursuite de l’alternance entre les deux courants. Il n’en fut rien : ce sont deux inconnus du monde politique qui se sont qualifiés pour le second tour, Nabil Karoui, médiatique patron de la chaîne Nessma, et Kaïs Saïed, universitaire et professeur de droit.

Déçu du résultat, Mohamed n’ira même pas voter

Que s’est-il passé ? Pour Mondher, qui a eu Kaïs Saïed comme professeur, ce résultat est révélateur de la « fragilité du système politique tunisien », qui a permis à des candidats qui n’ont pas marqué la scène politique de prétendre à la fonction de président. Ni Karoui ni Saïed n’ont véritablement fait de campagne politique. Depuis la prison où il  été incarcéré de la fin août à ce jeudi, Nabil Karoui, a été représenté par son épouse et Kaïs Saïed n’a pas réellement voyagé, ni en Tunisie ni à l’international. Avez-vous déjà vu un candidat qualifié pour le second tour d’une présidentielle depuis sa cellule de prison ? Non ? Et bien maintenant, si. Nabil Karoui a passé toute la campagne en prison et il a finalement été libéré ce mercredi, ce qui lui donne l’occasion de participer à un dernier débat (forcément attendu) ce vendredi face à son adversaire.

Une perspective un peu étrange qui ne motive pas franchement Mohamed. Ce père de famille de 41 ans n’ira même pas voter ce dimanche. Au premier tour, pourtant, il était allé voter à Asnières. Mais là, impossible de se prononcer et de « donner une voix aux populistes, aux libéraux, aux menteurs ou aux mafieux ». Cadre dans la vie professionnelle, Mohamed regarde avec désolation son pays « qui n’évolue pas depuis 2011, ce sont toujours les mêmes personnes et les mêmes discours. »

Mourad, 21 ans, vote pour la première fois à l’occasion de ce scrutin et il compte bien y aller aussi au second tour. Cet étudiant de Sciences Po Lille l’affirme : son vote, « ce sera un vote d’opposition » contre Kaïs Saïed. « Il dit qu’il est indépendant mais, avec lui, il y a tout le courant conservateur voire intégriste », souffle-t-il. Le jeune homme n’a pas apprécié les propos hostiles à la France du candidat, tout comme le style très académique et conservateur d’un candidat qui fait par exemple le choix de s’exprimer en arabe littéraire, et pas dans l’arabe utilisé au quotidien par les Tunisiens. Alors, il votera Karoui, « non pas par conviction mais par sanction. » Et se console comme il peut en pensant déjà aux limites du pouvoir du futur président : « Heureusement qu’on est dans un régime parlementaire ! »

Khaoula BEN AZOUNE

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