Quel que soit le contexte, les relations entre la France et les États-Unis sont souvent sous tension. L’investiture de Barack Obama a permis de faire une courte pause pour laisser la place à une grande émotion collective. L’élection présidentielle américaine a été très suivie en France, particulièrement par les jeunes des banlieues. La présence d’un candidat noir a été certainement un facteur important de l’intérêt pour cette élection. Pour comprendre cet engouement et le rôle actif de l’ambassade des États-Unis dans le débat sur la diversité en France, nous avons rencontré Laura Berg, attachée culturelle de l’ambassade. Interview.

Le Bondy Blog : Que pensez-vous du débat sur la diversité en France ?

Laura Berg : Je constate qu’il y a beaucoup d’impatience. C’est bien compréhensible, mais je sens un esprit de volonté qu’il faut absolument saisir en ce moment. Je sens qu’il faut encourager et participer à cette dynamique vers la reconnaissance de la richesse multiculturelle de la France, en utilisant tous les leviers démocratiques. La France est une terre d’immigration, comme les Etats-Unis. La création de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration est une célébration de l’immigration pendant des siècles. J’ai le sentiment qu’il existe aujourd’hui un désir de reconnaître et d’envisager la question de l’identité française autrement. Après cette étape intellectuelle, nous sommes entrés, je crois, dans une phase de recherche de solutions pratiques pour faire vivre cette diversité au quotidien.

Où se situe exactement la volonté du changement que vous évoquez ?

Ce ne sont que des impressions parce que je ne suis pas académique, et je ne connais pas la France profondément. Toutefois, je constate qu’il existe aujourd’hui une nouvelle chaire pour la diversité dans le business, des ouvertures de postes à responsabilités dans des grandes entreprises pour des personnes issues de la diversité. Cette question est présente dans les débats, c’est important. Les publicités des grandes marques me donnent l’impression qu’il existe une prise de conscience sur le pouvoir d’achat de ces populations. Elles ne veulent pas rater ce marché, alors elles sont offensives sur cette question. Au niveau politique, nous voyons que des nouvelles têtes apparaissent à l’échelon national et local. Ce mot diversité est de plus en plus répandu et les lignes bougent, c’est important même s’il y a beaucoup de frustrations encore et des résistances.

Avez-vous le sentiment que la France traite cette question d’une manière plus pacifique que ce qui s’est passé dans votre pays ?

C’est une histoire différente. C’est vrai que c’est un moment de droits civiques en France. Il y a un grand dialogue national qui est en train de prendre place maintenant, c’est important. Beaucoup de chercheurs américains viennent en France pour étudier cette période. Ils considèrent que c’est un tournant. Ce qui se passe actuellement est une période vraiment attirante et extraordinaire de l’histoire de France.

Votre pays accompagne-t-il la France dans ce changement ?

Nous parlons en anglais d’échanger les « best practicies », c’est là où nous pouvons avoir vraiment une valeur ajoutée. Nous faisons venir des experts dans différents domaines pour accompagner cette dynamique. Lorsqu’ils interviennent auprès des différents acteurs, ils mettent l’accent sur des pratiques concrètes, des détails. Ils sont très pragmatiques. Ce sont des personnes qui ont monté des actions aux Etats-Unis, qui ont vécu des choses et qui viennent partager leur expérience ici. Ce n’est pas pour « dupliquer les expériences », mais bien pour analyser les ressorts et les particularités de chaque initiative. Notre rôle est de mettre en relation les gens qui souhaitent échanger les modèles, les possibilités dans des domaines très pratiques.

Au niveau économique, avez-vous une expérience américaine sur laquelle la France pourrait s’inspirer ?

Nous avons une association de fournisseurs aux Etats-Unis qui regroupent 16 000 membres avec pour objectif de faire la promotion de la diversité. Cette association conseille aux grandes entreprises qui souhaitent acheter des produits de se tourner vers les fournisseurs qui prennent en compte dans leurs pratiques la promotion de la diversité et les entreprises dirigées par les minorités. Les responsables de cette association sont en France cette semaine et nous avons organisé un événement pour présenter leur concept basé sur le développement économique.

Les Français sont-ils plus dans l’emphase et les Américains plus pragmatiques ?

Notre démocratie est bien enracinée dans la pensée française. Personnellement, je suis assez pratique, je cherche les personnes qui construisent quelque chose et je les invite en France pour parler des expériences, des défis et des succès. Nous avons besoin de montrer ce qui marche, c’est important d’apporter les preuves que nous sommes entrain de faire des choses utiles et efficaces.

Que pensez-vous des suspicions qui existent autour de l’engagement des services de l’ambassade en direction des banlieues ?

Il y a beaucoup d’exagération et de fausses polémiques autour de notre activité. Nous sommes un petit service, nos moyens sont limités. Etre présenté comme une force occulte, ce n’est simplement pas réaliste pour les lecteurs des journaux qui ont entretenu cette suspicion. En communication, on dit qu’il vaut mieux avoir de la mauvaise presse que pas de presse du tout. Du coup, après la publication de ces articles, nous avons reçu beaucoup de demandes pour en savoir plus sur nos projets. Finalement, cette polémique a été très positive.

L’élection de Barack Obama est-elle une leçon pour les élites françaises ?

Non. Notre histoire est différente. Au fond, la victoire de Barack Obama est une histoire de talent et d’ambition. Il porte l’espoir du changement pour les Américains et pour le monde entier. J’ai le sentiment que les mentalités changent depuis le 4 novembre. Les gens veulent essayer de faire évoluer les choses. Les jeunes Français l’ont pris pour modèle, tant mieux. Ceci étant, il n’est pas le premier, d’autres ont été des modèles pour les jeunesses du monde, comme Nelson Mandela. Pour notre pays, c’est un moment de fierté d’avoir un président qui inspire tellement d’espoir dans le monde.

Mais Barack Obama est président des Etats-Unis et non pas secrétaire d’Etat chargé de la politique de la ville du gouvernement français…

C’est un exemple pour beaucoup, c’est important. En France, il existe une jeune génération talentueuse qui se trouve aujourd’hui au seuil de la classe politique. Elle se prépare à prendre des responsabilités. Elle est présente, ce n’est pas le moment de se retirer, au contraire. J’ai le sentiment que les partis politiques français souhaitent cette diversité. Je suis très optimiste.

Propos recueillis par Nordine Nabili

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