Il y a des parents qui paieraient cher pour entendre leur fille adolescente déclarer : « Franchement, j’abuse. Je me plains trop tout le temps pour que ma mère m’achète le dernier jeans délavé. Quand j’ai vu la vie des enfants à Dakar, j’ai décidé de ne plus me prendre la tête sur les fringues ». Mais les parents de Sanaa, française d’origine marocaine, élève de première au lycée Jean-Renoir de Bondy, n’ont contribué que d’un montant symbolique pour qu’elle aille découvrir le Sénégal et réfléchir à ses conditions de vie dans la banlieue française. Le voyage en compagnie de 51 autre élèves fait partie d’une expérience dans quatre lycées ZEP de Seine-Saint-Denis, financée par Sciences-Po Paris avec des fonds qui étaient à l’origine destinés à construire un lycée pilote, projet n’ayant pas encore abouti. D’autres classes sont parties en Chine, en Mauritanie ou en Guyane.

« L’école hors les murs, surtout avec des élèves pour qui il n’y a pas de salut hors de la cité, on rêve tous d’avoir les moyens de la faire ! » estime Philippe Destelle, responsable de l’atelier Sciences-Po de Bondy. « Ce voyage n’est que le dernier élément d’une année expérimentale qui nous a mis sur les genoux, mais le retour sur investissement est énorme. On a beaucoup travaillé en classe sur la citoyenneté, mais c’est au Sénégal qu’ils ont compris qu’ils étaient Français, que les profs se battaient pour leur avenir, qu’ils étaient privilégiés. Alors c’est gagné ». A recueillir les remarques des élèves juste avant leur retour à Paris, on se prend en effet à penser qu’il s’est produit, en une semaine, une série de miracles. Abir, d’origine tunisienne : « À Paris, quand on me demande ce que je suis, je réponds « tunisienne ». A Dakar, j’ai dit « française » tellement de fois que je finis par le croire ! En banlieue, on se plaint qu’on est des victimes, mais on est plus intégrés qu’on ne le pense ».

Le programme a été organisé sur place par Denis Tirat, responsable de Cauris, une ONG spécialisée dans l’éducation et le tourisme intelligent. Il comprenait des rendez-vous avec les sociétés Orange et Total, dont les maisons mères participent au projet initié par Sciences-Po, une petite réception à l’ambassade et surtout des visites d’associations pour les enfants des rues, les enfants handicapés, ainsi qu’une école de brousse. Seul le lycée Jean-Mermoz de Dakar, fréquenté par les enfants d’expatriés et une certaine élite sénégalaise, n’a pas voulu voir les lycéens de Bondy. « C’est le seul moment où on s’est senti banlieusards », fulmine Philippe Destelle. Mélodie, française d’origine haïtienne : « Dire que je me plains de faire 20 minutes de bus pour aller à l’école, alors que les élèves qu’on a vu près du Lac Rose font 4 km, à pied ! » Yann enchaîne : « Ils sont venus chanter pour nous un dimanche, avec un tel plaisir. Nous, à Bondy, on l’aurait jamais fait ». Tous les élèves interrogés disent qu’ils ont trouvé au Sénégal la détermination de travailler très dur pour leur réussite scolaire. « On a compris qu’on avait une chance inouïe, poursuit Mélodie. Que notre lycée était excellent. On a même un prof de français romancier ! » (Thomas B. Reverdy, qui était du voyage). Certains élèves veulent revenir au Sénégal donner des coups de main.

Il y a enfin le cas de Yandé, française d’origine sénégalaise. « Quand je viens au Sénégal en vacances, on vient me chercher à l’aéroport en voiture climatisée. Je n’avais jamais vu la pauvreté ! Et ça me trouble que ma famille soit si riche, si arrogante, dans un pays si pauvre. Je vais m’en expliquer avec eux. Ils ont plusieurs villas dans plusieurs villes, c’est limite Scarface ».

Serge Michel, Dakar

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