A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis plus R. Kelam mais Ramsès Kefi, m’étant réapproprié ce lopin de liberté qui m’avait été confisqué. Bien sûr, je ne craignais pas pour moi mais pour les membres de ma famille, qui, jusqu’au départ du boss, pouvaient subir le contrecoup de mes critiques à l’égard du « café présidentiel ». Dès que la situation se sera calmée, je sauterai dans le premier avion. Je me languis de respirer de grandes bouffées de cet air révolutionnaire qui me rend si fier. Car je réfute l’idée de limiter cette révolte à une simple étape d’un processus de démocratisation du monde arabe. C’est une leçon de courage ; un combat historique pour la liberté au cours duquel des martyrs ont payé de leur vie.

Un élan philosophique que ne partagent pas tous les membres de la communauté tunisienne que j’ai rencontrés. Loin de là. L’euphorie est dangereuse en cela qu’elle permet de gommer comme par enchantement des pans entiers du passé. Elle donne l’impression de vivre dans le meilleur des mondes, en l’occurrence celui de nos représentations, dans lequel tous nos principes et nos idéaux du moment sont rois.

Alors, quand Ayed, devant son café, me dit que « cette révolte est légitime mais que le départ de Ben Ali est regrettable », je suis gêné. Il me tire avec une froideur exceptionnelle de ma béatitude. Je ne comprends pas. En fait, je n’étais pas préparé. Inconsciemment, je m’apprêtais à faire l’inventaire d’anecdotes croustillantes sur les années de tyrannie et, sur mon petit calepin, je me retrouve à gribouiller la nostalgie des « benalistes ».

Mohamed, assis quelques tables plus loin, ne se soucie guère de parler fort. « Avec Ben Ali, tout le monde mangeait. C’est un bon président. Pourquoi tout le monde est obsédé par le modèle occidental de démocratie ? Aujourd’hui, le pays va au devant d’un grand danger. » Et le chômage ? Et la corruption ? Et le clientélisme ? « Tout ça existe dans tous les pays du monde. La Tunisie n’est pas une puissance continentale pour rien. » Mohamed n’en démord pas. « Il n’y aura ni élections libres, ni liberté, ni ouverture, tu verras cousin ! Dès que les caméras auront braqué leurs objectifs ailleurs, nous repartirons de zéro. »

Je n’ai pas changé d’avis en dépit d’Ayed, Mohamed et les autres. Cette révolte du peuple tunisien est exceptionnelle et je la porte dans mon cœur. Seulement, dans le train qui me ramène chez moi, tout s’entremêle. Je me surprends à ne pas vouloir les blâmer alors qu’en rentrant, je voulais déverser toute ma vindicte sur eux. Ainsi, j’aurais pu dire dans mon article qu’ils sont des « contre-révolutionnaires » et des partisans zélés du despotisme. J’écrirais, non sans dédain, qu’ils vivent à mille lieues de la réalité et qu’ils ne représentent qu’une infime minorité. De toute façon, j’aurais la caution morale des lecteurs puisque je suis indubitablement dans le camp des bons. L’axe du bien.

Seulement, et c’est ce que la ferveur parvient à nous faire oublier, le système de Zine ne reposait pas uniquement sur un appareil répressif bien rôdé. Il avait l’adhésion d’une partie du peuple, avec laquelle il avait passé l’accord tacite « pouvoir contre confort minimum garanti ». On voudrait nous faire croire que les Tunisiens étaient seulement terrifiés par une police de choc. Cette théorie a l’avantage d’arranger pas mal de monde. J’ai moi-même oublié que durant mes nombreux séjours au pays du jasmin, je n’avais rien d’un révolutionnaire. Je condamnais la censure et la corruption, mais je m’empressais, comme des centaines de milliers d’autres, de laisser mes grands idéaux dans une consigne dès que j’arrivais à l’aéroport « Tunis-Carthage ».

A la plage, je ne me souviens pas avoir eu la moindre pensée pour les milliers de prisonniers politiques qui croupissaient à l’ombre, tandis que moi, je me dorais la pilule au soleil. Cette révolution n’est même pas qu’une leçon pour le clan Ben Ali et les autres dictateurs de son espèce. Pour moi, elle est une leçon de vie, une expérience ; un moyen de mettre à profit les écueils du passé. Un principe n’est pas qu’une grande tirade que l’on ressort à satiété quand cela nous arrange mais un dogme ; quelque chose qui se met en pratique et sur lequel tout compromis est impossible.

Sans la centaine de martyrs, j’aurais comme beaucoup de Tunisiens persisté dans mon esbroufe, et continuer de regarder ailleurs quand il aurait fallu défier mon ennemi en le regardant droit dans les yeux. Vive la révolution !

Ramsès Kefi

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