Cinq jours après son arrivée à la Mecque, Shérazade accomplit enfin son pèlerinage. Il commence le vendredi 4 novembre, date qui correspond au huitième jour du mois lunaire musulman Dhu Al-Hijja. Ce jour-là, tous les pèlerins doivent se rendre à Mina, un terrain peuplé de tentes qui s’étendent sur plusieurs kilomètres. Shérazade part avec son groupe au petit matin. Elle fait encore une nuit blanche, en attendant qu’un car les emmène à Mina. Les bus sont souvent bondés et chaque groupe doit attendre qu’un car se libère pour pouvoir partir. « On nous fait toujours partir plus tôt et au bout du compte, on part toujours tard. C’est ça qui est le plus épuisant » explique-t-elle. Alors qu’elle attend depuis minuit, un car se libère enfin aux alentours de 6h du matin.

A Mina, Shérazade y reste quatre jours. Le premier, elle le passe dans l’attente d’aller au mont Arafat qui est un des piliers du pèlerinage. Les pèlerins doivent s’y rendre le neuvième jour du mois lunaire, c’est-à-dire samedi 5 novembre. Ils doivent y passer la journée à prier, faire des invocations ou lire le Coran. Dans la tête de Shérazade c’était encore tout un monde. Elle se voyait déjà escalader le mont, choisir sa place et méditer dans un espace vaste et aride. Mais quand elle arrive à Arafat, ce sont des tentes qui l’attendent. La chaleur étant très rude, difficile de rester à l’extérieur et encore moins d’aller escalader un quelconque mont.

Les tentes se trouvent donc sur les plaines de Arafat. « La chaleur y est étouffante, la tente est bondée de femmes. L’agence aurait dû prévoir deux tentes au vu du nombre de personnes qu’on était. Il n’y avait pas de place à la méditation, alors j’ai dû aller dans une tente en face où il y avait plus d’espace et où on était plus au calme. Je n’imaginais pas que l’on serait dans des tentes mais vu la chaleur, j’ai vite compris qu’il aurait été difficile de rester toute la journée dehors. » raconte-t-elle. Elle est aussi agréablement surprise par la générosité de cette femme qui a dépensé une centaine d’euros pour acheter des fruits qu’elle distribue à toute la tente. Elle se rend compte que c’est aussi ça le sens du pèlerinage : donner de soi et donner aux autres.

La prochaine étape, elle doit quitter Arafat au soir pour se rendre à Muzdalifa et y passer une nuit à la belle étoile jusqu’à l’aube. Shérazade se voyait déjà goûter aux douces joies d’une nuit sous la voute étoilée, au calme à méditer. Une autre histoire l’attendait. Arrivé en début de soirée à Muzdalifa, le groupe s’introduit par une entrée qui borde une grande route. « Des lumières sont allumées de partout, on se croirait en plein jour, impossible donc de voir une quelconque étoile. Des gens sont déjà installés un peu partout. Des vendeurs ambulants sont dispersés. Il y a du bruit et surtout beaucoup de poussière soulevée par les voitures et les cars qui passent sur la route. Rien à voir avec mon idée de ma petite soirée étoilée », dit-elle. Elle s’installe avec son groupe.

Malgré la surprise du moment, elle passe une agréable soirée à discuter avec une jeune fille dont elle a fait la connaissance à Mina. Les gens continuent à s’installer jusqu’à entourer complètement Shérazade et son groupe. »Les uns sont sur les autres presque » précise-t-elle. Vers 2h du matin, alors que certains dorment paisiblement, une fumée sort au loin. C’est une bombe à gaz qui aurait explosé. C’est la panique et tout le monde se lève. Shérazade doit donc quitter précipitamment ce lieu agité qu’elle avait imaginé si paisible.

Ce qui a marqué aussi Shérazade c’est sa vie quotidienne sous les tentes à Mina : « Nous sommes une quarantaine de femmes dans notre tente. Ce qui est bien c’est le côté conviviale, on fait connaissance avec d’autres personnes, on mange ensemble. Mais d’un autre côté, ce n’est pas évident quand on essaie de dormir le soir alors que d’autres femmes n’en finissent pas de papoter. Ce qui est le plus embêtant et qui était un peu la « bête » de tous, c’était l’interminable queue aux toilettes. Il fallait toujours s’y prendre une heure à l’avance avant l’heure de la prière. On avait aussi toujours le même repas servi à toute les sauces : du riz blanc. Au bout d’un moment, je n’en pouvais plus alors je me nourrissais de fruits. »

Mina, ce n’est pas seulement la vie quotidienne sous des tentes c’est aussi un rite qui se déroule non loin de là. Ce rite consiste à jeter sept pierres sur chacune des trois stèles présentes à deux kilomètres de la tente de Shérazade. Ces stèles, elle les voyait ovales et longues, un peu comme les menhirs que portent Astérix, et exposées en plein air. Mais la réalité est ailleurs : « Pour arriver aux stèles il faut marcher longtemps à cause du monde qu’il y a. Le premier jour nous avons été à l’aube donc ça allait, nous n’étions pas sous le soleil. Mais les deux autres jours où nous y sommes allés c’était vraiment éprouvant car il fallait y aller en journée à partir du moment où le soleil est au zénith. Quand on arrive à destination, ça se présente comme une sorte de gigantesque parking souterrain. Il y a plusieurs étages que les stèles traversent. Elles ne ressemblent pas à des menhirs comme je le pensais mais plutôt ce sont de long murs sculptés. Les gens se précipitent dessus et on a l’impression d’être dans une mer agitée, on se laisse facilement emporter par la foule. » Autrefois ces stèles ressemblaient effectivement à des menhirs mais suite à de nombreux accidents, les autorités ont dû tout réaménager, moderniser pour plus de sécurité.

Son père se souvient, quand il est venu trente ans auparavant, de tous les changements qui se sont opérés. Il se souvient que tout était simple et modeste. Les hôtels 4 ou 5 étoiles n’existaient pas et faisaient place à des maisons où les lits n’étaient que de simples lattes au sol. Il n’y avait pas de matelas dans les tentes, mais on dormait à même le sol. La nourriture était basique : du riz sec et quelque boulettes de viande. Pour aller aux stèles il ne fallait pas marcher si longtemps. Mais les conditions sanitaires étaient plus mauvaises. Avec le nombre croissant de pèlerins chaque année, il faut toujours construire et moderniser les infrastructures. Les centres commerciaux ont aussi poussé, poussant à l’achat excessif.

Pour autant Shérazade ne regrette pas son voyage. Même si elle a eu son lot d’épreuves, elle a côtoyé d’autres cultures, découvert de la générosité et sa foi s’est raffermie. Enfin, le plus important, Shérazade avait un rêve et il est devenu réalité.

Chahira Bakhtaoui.

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