TOUR D’EUROPE. Dernière étape du voyage pour Saïd : Amsterdam et plus précisément Slotervaart. C’est dans ce district à l’ouest de la capitale que des émeutes urbaines avaient éclaté en 2007. Retrouvez nos blogueurs partis sur les routes d’Europe.

2007, deux ans après l’embrasement des banlieues françaises, Amsterdam vivait aussi sa semaine d’émeutes. Une partie de notre presse engluée dans un prisme parisianiste, parlait de « banlieue » d’Amsterdam alors que les émeutes ont eclaté dans l’ouest de la capitale. Plus précisément à Slotevaart, un district d’Amsterdam qui avait à cette période un maire nommé Ahmed Marcouch. Les violences se sont déclenchées après la mort de Bilal Bakaja, jeune néerlandais connu pour être déséquilibré, abattu par la police après avoir poignardé et blessé deux policiers.

La presse néerlandaise faisait les choux gras en parlant d’émeutes urbaines « à la parisienne ». Lodewijk Asscher, adjoint au maire travailliste d’Amsterdam à l’époque déclarait : « Les jeunes des banlieues françaises sont sans perspectives. Chez nous, la situation est moins dramatique, le chômage moins répandu. Nous investissons 100 millions d’euros dans la restructuration sociale et physique de nos quartiers, 70 millions pour l’éducation et la prévention.(…). Les talents de nombreux jeunes sont mal exploités et nous courons le risque d’une ville coupée en deux ».

DCIM100MEDIADCIM100MEDIA2014, les gens flânent en traînant autour du Solterpark. Lieu de paix, de verdure et de sonorités flamandes naturelles dans l’Amsterdam populaire. Tous les habitants, peu importe l’origine ou leur statut, possèdent cet organe supplémentaire qui se gare et décore toute la ville comme des guirlandes. Un homme passe devant moi et pédale avec ce fameux vélo kangourou en portant sa fille sur une large caisse devant le guidon. Après une vingtaine de minutes de marche, j’entre dans le Slotervaart chic, avec ces nouveaux pavillons typiquement hollandais. Les fenêtres sans rideaux laissent entrevoir l’intérieur des appartements.

« Il y a encore beaucoup d’incompréhension quand les politiques parlent d’immigration »

C’est de l’autre côté de l’avenue Robert Fruinlaan que les habitations deviennent moins cossues, plus monotones. Je suis au bas d’un bâtiment jaune avec des bancs rouges. Une vieille femme voilée assise sur son banc me regarde prendre des photos, entre surprise et curiosité, elle sourit à mon passage et m’envoie la pacifique salutation ancestrale. Mehdi n’a pas encore 20 ans. ll parle hollandais et très bien l’anglais, mais notre conversation se fait en « Maghribi ». Il porte une veste de l’équipe du Brésil joue avec ses clefs de voiture et prononce Slotervaart avec un flamand parfait, qui sonne « Sleutefeeert » dans mes francophones esgourdes.

« Je suis en alternance, j’ai de la chance de continuer à me former tout en touchant un peu de monnaie, on est dans une époque où c’est pas tout le monde qui trouve du boulot ». Son pote est muet, il fronce les yeux à l’ecoute de mon dialecte Est-maghrebin, la traduction se fait en hollandais, il vient d’arrêter sa scolarité et cherche un job. Mehdi suit de loin la politique et il commente l’actu immédiate : « Gerd Willders [parti nationaliste] n’a pas fait le score qu’il voulait, mais ça ne veut pas dire que c’est gagné, loin de là, il y a encore beaucoup d’incompréhension et de tension quand les politiques parlent d’immigration ».

Je choppe Andy, un rouquin stressé. Ou plutôt un anglais, pressé d’aller à son travail, il accepte quand même de me donner quelques précisions : « J’habitais dans le centre et ça me coûtait cher, j’ai choisi de vivre ici et je ne le regrette pas, je travaille à l’aéroport Schiphol, je rentre tard et je n’ai jamais rencontré un seul problème depuis que je suis ici ». Il rigole quand on évoque le fait qu’il soit un immigré de plus dans cette ville : « Mes voisins sont marocains et je partage un appart avec un portugais et un australien, l’immigration ç’est une richesse ici, par contre ils parlent tous bien anglais. Ce district me fait penser à un petit Liverpool mais avec petit peu plus de weed moins chère. » Il galope derrière son bus après avoir baragouiné dans un anglais de pub son heure de retour dans le district : « Reviens ce soir si tu veux je te présente à un français ».

DCIM100MEDIAKhalid et Hayat marchent entre la rue Hernanus van der Stuuk et la rue Jacobygeel. Dans cette zone, tous les bâtiments sont rouges vifs, d’une hauteur raisonnable, ils entourent un établissement scolaire qui n’a pas encore libéré ses morveux. Chemise en jeans de cowboy, gominé, souriant Khalid, 17 ans, me rassure : « Non, on marchait vite mais on n’était pas pressé ». « Je suis né ici, j’ai grandi ici et je pense faire ma vie ici, je sais que ce n’est pas toujours les bonnes paroles qui sortent quand on parle de ce coin, mais il y a pire crois-moi, ici tu peux exister. »

« Je vais pas laisser quelqu’un décider à ma place »

Hayat a 19 ans aujourd’hui, elle me sourit timidement et rigole quand j’arabise hasardeusement un mot français. Cette étudiante hollandaise n’a pas l’air d’apprécier que notre discussion dérive vers le foot, Khalid prend son temps pour trouver ses réponses : « Mon vrai rêve c’est de jouer pour le Feyennord Rotterdam, mais si je ne peux pas faire de foot pro, je me vois bien lancer mon propre buisness, je ne sais pas de quoi mais pas être avec un chef derrière qui t’engueule ». Khalid suit de près ce qui se passe dans sa localité : « dans mon entourage il y a des gens qui militent, qui veulent être les nouveaux Abou Taleb [Maire de Rotterdam], il y a vraiment une envie de ne pas attendre qu’on nous tende la main. Regarde il y a du chômage ici, mais les vraies histoires honteuses qui se déroulent ici, il faut vraiment être curieux pour les connaitre, pour moi en tout cas je vais pas laisser quelqu’un décider à ma place quand je pourrais voter ».

Hayat est moins enthousiaste : « il y a des renouvellements, des nouveaux visages qui apparaissent, mais dans le quotidien, dans un entretien d’embauche je ne sais pas si je vais avoir les mêmes chances que les autres ». Elle me montre son voile noir et poursuit : « à part dans les quartiers chic d’Amstelveen tu ne vas pas être agressée du regard parce que tu portes le voile, je sais qu’en France la loi est encore plus dure, pour moi quand tu choisis de vivre avec, tu assumes. Ce n’est pas dur de le porter, il faut juste bien expliquer aux personnes qui ignorent tout et qui se questionnent mais généralement il ne disent rien comme si c’était honteux d’en parler. »

DCIM100MEDIAEvoquer la France fait rebondir Khalid qui raconte son séjour à Marseille : « je n’ai pas eu le temps de tout voir là-bas mais j’ai eu le temps de me rendre compte de ce qu’était un ghetto, j’ai des souvenirs de cette medina qui font que tu ne pourras jamais dire qu’il y a des ghettos à Amsterdam ». Cinquante mètres après les avoir salué, un homme âgé me dicte le nom de l’ancienne rue avec l’alphabet militaire : « vous allez vous relire ? ». Il observe mon écriture de pharmacien dépressif et s’exclame : « vous êtes sûr d’écrire français ? »

« Il avait tout pour ne pas devenir ce qu’il est devenu et il a fait un vrai truc. C’est un peu ça la Hollande. »

Tarek est sur son scooter, un capuccino à la main devant le café Vienna de Comeniusstraat. Ces dernières Nike Huarache sont blanche et verte, les dernières collections qui brillent et sentent encore le renfermé des stocks . Il me donne ses impressions du haut de ces 25 piges : « Je sais pas, c’est peut-être parce que nos parents sont justement allés plus loin que la France que nous avons peut être beaucoup de différences avec vous, j’ai l’impression que les français d’origine étrangère vont être moins solidaire qu’ici . Vous êtes plus dans le mélange que nous déjà, c’est sûr ». La politique : « tu crois qu’il y a vraiment des gens honnêtes, tu te fais trahir, et après tu ne suis plus, c’est partout la même chose ».« Par contre je ne te cache pas que l’élection d’Abou Taleb à la mairie de Rotterdam m’a marqué. Tu le vois tu te dit, il est venu ici comme moi tout jeune, il avait tout pour ne pas devenir ce qu’il est devenu et il a fait un vrai truc. C’est un peu ça la Hollande même si tu peux dire qu’il n’y a pas assez de mélange, c’est quand même possible de faire de la politique, peu importe qui tu es. »

Je m’assieds sur un banc de l’avenue Johan Huizingalaan, Judith et Maïka font de la place. Elles rigolent et parlent hollandais entre elles. Je suis entre deux trentenaires, une blonde et une brune qui m’observent, me palpent tout le corps du regard, les deux me font un contrôle technique sans pression particulière, elles se regardent, bouche en cœur à l’écoute de mon accent des cavernes, je repense à une phrase d’un pote : « Les français sont cotare de ouf à l’étranger, en plus avec ta gueule ça fait encore plus d’exotisme les meufs elles t’entendent parler elles vrillent …».

« Gerd Wilders n’est pas credible ici, ce n’est pas comme chez vous avec la blonde »

DCIM100MEDIALes deux femmes sont travailleuses sociales : « On ne connait pas vraiment le quartier on vient en bus, on mange chez le marocain d’à côté mais pour moi il y a plus triste comme quartier, si tu vas à Bos et Lommerplein le soir et tu… ». Judith est interrompu par sa collègue, « tu peux pas lui dire ça, il est français, toi tu as un rapport à un quartier qu’il n’a pas, je suis sûr que pour lui ce quartier ne craint pas ». Maika prononce le mot magique : « Banlieue » , en précisant: « J’ai fait un court séjour à Paris et j’ai étudié le cas parisien quand j’étais en fac de sociologie, c’est clair qu’il y a un quelque chose de symbolique chez vous, la mixité tu la vois vraiment dans l’outside de Paris ». Judith ne connait rien de la France : « Ici je ne sais pas si on peut dire que c’est une grande ville, c’est le plus grand village du monde, on se sent plus d’Amsterdam qu’Hollandaise ».

Maika suit avec attention la politique hollandaise : « Il y a du chômage, il y a des problèmes, les gens sont distants mais restent quand même attachés au vote. Regarde qui on a fait élire à la mairie de Rotterdam, c’est une fierté pour tout le monde, les européens nous regardent dans ces moments et nous leurs envoyons ce message ».

Judith me demande si j’ai de la famille ici et poursuit : « Et puis tu es venu à Slotervaart t’as pu te rendre compte que la mairie n’a pas fait de petits investissements ici. Regarde, il y a de zones vertes et c’est même chic à coté, ce n’est pas que des tours, je pense qu’ici ils ont quand même tiré les conséquences des émeutes même si bien sûr le chômage est fort. Ils ont travaillé avec les nouvelles générations, avec plusieurs stratégies, le financement mais aussi la mixité dans les types d’habitations, et l’apprentissage du flamand le plus tôt possible ».

Maïka poursuit : « Gerd Wilders n’est pas credible ici ce n’est pas comme chez vous avec la blonde ». Judith me regarde en montrant ses cheveux : « les blondes sont toutes méchantes .» Maïka lui répond : « par contre toi tu n’es pas une Wilders t’as épousé un asiatique je te le rappelle ». La discussion se termine en même temps que mon bus approche, dernière interrogation de Maïka : « Mais vous n’avez  pas une femme d’origine marocaine au Parlement, non ? ». Le soleil a vidé les sièges d’un car qui roule ici sur la même voie que le tramway.

Saïd Harbaoui

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