Un an après, que reste-t-il du mouvement vert ? De ce réveil politique de centaines de milliers d’Iraniens qui ont envahi les rues, jour et nuit, à l’approche du vote, pour danser et chanter dans l’espoir d’un changement ? De la stupeur, de la colère qui les a saisis à l’annonce des résultats donnant Mahmoud Ahmadinejad vainqueur au premier tour ? De ces marches vertes tellement massives de la semaine qui a suivi ?

A croire la télévision iranienne ce matin, il n’en reste rien. Les cellules de la prison d’Evin sont pleines et les rues de la capitale sont vides. Hier, un étrange SMS est arrivé sur tous les téléphones portables : « Cher concitoyen, vous avez été trompé par les médias étrangers et vous avez travaillé pour eux. Si vous recommencez, on s’occupera de vous selon les lois islamiques. »

Je me suis retrouvé au milieu de la foule lors de la fameuse marche du 15 juin 2009 (photo : manifestation à Téhéran, le 18 juin). Ils étaient un million et demi, à Téhéran, à marcher de la place de la Révolution vers la place de la Liberté. Tout un symbole. Il y avait des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des riches et des pauvres. Il y avait de l’insolence, de la fierté et comme un sentiment de retrouvailles nationales, après tente ans marqués par la révolution, la guerre, l’exil et la nécessité de se débrouiller chacun pour soi. Je n’avais rien vu de tel durant les années passées sur place. Je me suis dit que le génie était sorti de sa bouteille et qu’il n’y retournerait pas. Je me suis dit que plus rien ne serait comme avant.

Et pourtant, le régime a réussi à refermer la bouteille. Il a fallu les charges brutales des bassidjis, les miliciens islamiques, qui ont fait une centaine de morts. Il a fallu des milliers d’arrestation, des nuits de torture et d’aveux extorqués diffusés à la télévision, il a fallu des pendaisons et les menaces très explicites du Guide suprême, il a fallu embastiller au moins 170 journalistes dont 22 ont déjà été jugés pour un total de 135 ans de prison, fermer 23 titres et bloquer des milliers de site internet.

Il a fallu tout cela, parce que jamais, durant ses 31 ans d’existence, la République islamique n’a été ébranlée aussi profondément. Il suffit d’écouter le chef des Gardiens de la Révolution, Mohamad Ali Jafari, qui déclarait jeudi : « La sédition de l’an dernier n’a duré que huit mois, mais elle a été beaucoup plus dangereuse que les huit ans de guerre menée contre nous par Saddam Hussein avec l’aide de l’Occident. Grâce à Dieu et à la guidance de notre Guide suprême, égale à celle du Prophète, nous avons mis cet incident derrière nous et nos ennemis ont compris que ces méthodes n’allaient pas faire dévier notre révolution. »

Le même jour, les deux leaders verts, Mir-Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, ont finalement appelé les Iraniens à ne pas manifester pour l’anniversaire de la présidentielle. Dans un long texte publié sur la page Facebook de la femme de Moussavi, Zahra Rahnavard, ils demandent aux Iraniens de ne pas risquer leur vie en protestant.

Le régime a donc repris le contrôle de la rue, mais pas des esprits. Il est condamné à continuer de recourir à la violence pour se maintenir, car tout pourrait recommencer au moindre relâchement. Le 12 juin 2009, une poignée de dirigeants iraniens ligués autour du Guide suprême, du président et des Gardiens de la Révolution ont enclenché, sans le vouloir, un compte à rebours. Ils ont créé un mouvement d’opposition alors que l’on croyait morte la vague soulevée par le président réformateur Mohamad Khatami en 1997. Ils ont aussi doté ce mouvement de deux leaders qu’ils n’osent pas arrêter, même s’ils les ont privés de tout leur entourage qui se languit aujourd’hui dans la prison d’Evin. Enfin, ils ont creusé la division au sein même du régime conservateur, car ils sont nombreux, au parlement, à la mairie de Téhéran et dans l’establishment religieux, à vouloir se débarrasser du président.

Mohammad Javad Larijani, l’une des éminences conservatrices du régime et membre d’un groupe farouchement opposé à Mahmoud Ahmadinejad, était vendredi de passage à Genève. Il m’a confié sa conviction que le président irait au bout de son mandat sans trop de dégâts mais que tout allait se jouer en 2013, à la prochaine présidentielle. J’aimerais partager son optimisme que rien de dramatique ne se produise d’ici là.

Serge Michel

Rédacteur en chef adjoint du quotidien suisse Le Temps et auteur du livre « Marche sur mes yeux / Portrait de l’Iran aujourd’hui », paru en mai chez Grasset : www.marchesurmesyeux.com

Serge Michel

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