Janvier : Ben Ali, de son exil saoudien, a presque terminé d’écrire son livre. Pour le titre, il se tâte encore. Il penche pour « J’ai rien fait, c’est eux » mais encore rien de définitif. Page 2, une photo de lui avec une djellaba à carreaux et un collier de barbe, expliquant qu’il n’avait rien contre les islamistes d’Ennahdha et qu’il les a martyrisés par amour: « Qui aime bien châtie bien, moi je vous adore ».

Martyre, suite. Sa femme, Leila, lui mène la vie impossible. Pour le premier anniversaire de sa fuite, elle a préparé un gâteau, sur lequel est écrit à la pâte d’amandes « Tu n’es qu’un loser, fallait faire comme Bachar ». Il se lève mais rate son uppercut. Leila s’enfuit. Il hausse les épaules, mais bouffe quand même le gâteau.

Février. La presse tunisienne affirme détenir des dossiers très compromettants pour le gouvernement. Tout le monde a les chocottes. Moncef Marzouki, nouveau président de la République, reprend une « Carte Orange » (nouvellement Navigo) au cas où, lui qui fut de longues années médecin en banlieue parisienne.

La rumeur parvient aux oreilles de Ben Ali. Sur twitter, il prouve tout son altruisme en postant un conseil à son remplaçant : « Enlève puis torture un ou deux patrons de presse (avec sa famille évidemment) et ça devrait passer ».

Mars. Le scandale éclate. Un journaliste écrit avoir vu l’un des cadres d’Ennahdha acheter des chocolats de Noël et une bouteille de champagne le 23 décembre. Ennahdha est secoué mais son chef, Rached Ghannouchi, promet de réagir en conséquence. « Le parti traverse une grave crise, mais on a les reins solides » dit-il.

Quelques jours plus tard, le Cheikh tient parole. Il licencie « l’ivrogne » et annonce, « pour la peine », une interdiction des boissons alcoolisées dans le pays. Violentes émeutes aux quatre coins du pays, auxquelles même l’armée et la police participent. Ghannouchi convoque la presse d’urgence : « Je plaisantais.»

Avril. Une révolution dans la révolution. Le Ministère de l’environnement décide de doter le pays de poubelles. Certains partis politiques en appellent au boycott : « On prive le peuple de ses droits les plus élémentaires ».

Le roi d’Arabie Saoudite découvre qu’en France, il y a le poisson d’avril. Il appelle Ben Ali pour lui annoncer son extradition. Son téléphone s’éteint, il n’a pas le temps de préciser que c’est une blague. Ben Ali prépare un petit nécessaire de cavale (100 millions de dollars et deux paquets de Prince Granola). Il ne prévient pas sa femme – « ça lui apprendra »- et sort par la porte de derrière.

Mai. Moncef Marzouki revient d’une visite en Iran, gonflé à bloc. Il est impressionné par Mahmoud Ahmadinejad, qui, en catimini, lui a montré sa bombe atomique perso. En rentrant, Marzouki veut la même et l’annonce au JT.

Le lendemain, la Maison Blanche appelle : « T’es sérieux Moncef ? Tu veux finir comme les autres ? ». Le raïs, taquin, insulte Obama et lui promet l’enfer s’il s’aventure en Tunisie. Il convoque le chef des armées, qui lui fait un petit topo (sa lettre de démission dans la poche) : « On a un tank, un hélicoptère et deux missiles à très très courte portée».

Juin. Le chômage a baissé et le moral des tunisiens est en hausse. Oui, le gouvernement d’union nationale fait du bon boulot et quand il annonce qu’il ira au-delà d’un an, personne ne moufte.

Dans le palais, Moncef Marzouki se rend compte que la carte de la Tunisie accrochée au mur est complètement fausse. Elle ne comporte d’ailleurs que deux régions : Tunis et Sousse. Il cherche Kasserine et Le Kef (Ouest), Sidi-Bouzid (Centre), Gafsa et Medenine (Sud) mais ne trouve pas.

Juillet. Le ramadan sous la canicule. La réalisatrice tunisienne Nadia El Fani sort un nouveau film : « Je ne jeûne pas ». Des scènes choc, où l’on découvre que malgré un soleil de plomb, des êtres humains se privent de boire et de manger jusqu’au coucher du soleil. A la fin, Nadia El Fani fond en larmes : « sommes-nous à ce point sauvages ? On est en 2012 merde ! »

Réponse immédiate d’Ennahdha, qui tourne un long-métrage à la hâte. On y voit des tunisiens faire des footings de 2h à 15h de l’après-midi dans le désert et enchaîner par un petit match de foot. Il s’intitule « Je jeûne et vous avez intérêt à faire pareil ».

Août. Les touristes français reviennent progressivement en Tunisie. Sauf qu’il pleut. Mécontentement général. Certains estiment que les islamistes y sont pour quelque chose et réclament l’ouverture d’une enquête.

Marzouki se rend en Libye pour parler coopération avec son voisin. A Tripoli, le successeur de Kadhafi n’aime pas le mot « coopération » et lui explique, tout en tripotant la gâchette de sa kalachnikov en diamant, qu’il préfère le terme « d’annexion ».

Septembre. Grosse crise politique. Les partis s’écharpent à l’Assemblée. Ben Ali saisit l’offrande. Il envoie un courrier en recommandé (avec accusé de réception) où il déclare être prêt à donner un coup de main. « Je sais pas moi, Président de la république par exemple ».

La Libye se fait toujours plus menaçante. Voyant sa demande sans réponse, Ben Ali enrage sur twitter : « Inch’allah la Libye vous colonise. Ca vous apprendra. »

Octobre. Ambiance festive pour célébrer les premières élections libres du pays l’an passé. Un petit groupe de personnes converge néanmoins  vers le centre-ville de Tunis pour un sit-in. Ils se demandent pourquoi la Constituante, qui devait initialement durer un an, se prolonge.

Le chef de la police a un barbecue et n’a pas envie que la situation traîne : tabassage pour tout le monde. Pour se justifier, il dit que la moitié des manifestants faisaient partie d’AQMI et que l’autre portait des pins Ben Ali.

Novembre. Le gouvernement annonce que les responsables des brutalités sont tous derrière les verrous et seront jugés incessamment. Les images parviennent à peine à Ben Ali.

Les scènes de matraquage et de prise de kung-fu non homologué arrachent une larmichette à l’ex-patron, qu’il essuie avec sa manche (ses mains étant pleines de gras à cause des chips). Réprimer lui manque terriblement.

Décembre. Le Ministre de la santé annonce que la harissa est peut-être nocive pour la santé. Il est immédiatement démis de ses fonctions et les résultats de ses recherches brûlé lors d’un autodafé spontané, auquel ont participé tous les membres du gouvernement.

Moncef Marzouki annonce qu’il a des idées en tête et qu’il veut consulter le peuple lors d’un référendum. On ne sait pas encore pourquoi, juste que c’est la démocratie en Tunisie.

Ramsès Kefi

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