Au lendemain de la première élection libre de Tunisie, la question d’un modèle de société propre aux Tunisiens fait débat. La victoire d’un parti religieux comme Ennahdha suscite des craintes. La question de l’identité tunisienne se pose, notamment à travers la place de la religion dans l’espace public.

La sécularisation de l’État, à savoir l’affranchissement du politique vis-à-vis du religieux, a donné naissance à la laïcité en France : « Ici en Tunisie, c’est un non-sens. On tente d’importer un modèle qui n’a rien à voir avec notre histoire. Même d’un point de vue islamique, il ne peut y avoir d’institution. » En effet, dans l’islam sunnite (environ 90% des musulmans dans le monde), il n’existe pas de clergé, d’organisation hiérarchique à l’instar du christianisme. En France, le principe de laïcité s’applique à l’administration, comme le veut la loi. Les représentants de l’État ne doivent pas afficher leur appartenance religieuse. Mais elle ne s’applique pas au citoyen. Du moins en théorie.

Pour certains Tunisiens avec qui j’ai eu l’occasion de discuter, la laïcité est un principe étranger à l’histoire de la Tunisie. « C’est un concept vendu aux Tunisiens. Ils ont importé un problème qui n’est pas le nôtre, la Tunisie est une République, il y a une distinction naturelle avec la religion. Alors pourquoi vouloir préciser dans la Constitution qu’il s’agit d’une république laïque étant donné que les Tunisiens  n’en éprouvent pas le besoin. C’est déjà dans notre culture, en pratique » ajoute Malek.

Le débat entre pro-laïques et islamistes mobiliserait trop l’attention, « on passe à côté des vrais enjeux, le vrai sujet est l’accessibilité des classes populaires aux enjeux nationaux » indique Houssem, un blogueur. La contestation est, à l’origine, sociale pour devenir par la suite politique.  Lors d’une manifestation organisée le 16 octobre pour la défense de la liberté d’expression, j’ai rencontré des Tunisois afin de connaître leur avis sur la question. Les réponses étaient pour le moins confuses : impossible pour les personnes interrogées de définir la laïcité. La plupart reconnaît que la Tunisie est un pays de tradition musulmane. Mais elle est aussi un pays de tradition ouvert aux autres cultes : « Pour nous, un État tunisien est tunisien avant tout. Il devrait se définir tout simplement comme tel » indique Ahmed, un Tunisois de 29 ans.

La question de la sécularisation de la société tunisienne ne s’est jamais véritablement posée. Nombre de Tunisiens tentent de retrouver une pratique de la religion aliénée et instrumentalisée sous la dictature. L’importation d’un concept étranger à la Tunisie est perçue par beaucoup de Tunisiens comme une intrusion dans les affaires intérieures de leur pays. Elle tend ainsi à radicaliser une partie de la société, dans une période de transition démocratique.

La laïcité est présentée comme  « un rempart contre l’islamisme » dans l’actuel contexte politique. Pourtant, si des partis islamistes attirent les votes de beaucoup d’électeurs, comme Ennahdha, les raisons ne sont pas propres à la volonté de voir s’instaurer une théocratie.

Néanmoins en cette période de bouleversements sociopolitiques, les lignes semblent se redessiner, notamment à travers l’accession de partis islamistes au pouvoir. « Les gens ne comprennent pas que voter pour un parti islamiste omporte un risque. Comme s’ils allaient se contenter d’instaurer une morale et s’arrêter là. » C’est des Tunisiens que viendra la solution, l’instauration d’un régime propre à leur culture et tradition, « je pense qu’il ne faut pas copier un modèle. Il faut créer notre propre modèle de société dans le monde arabe » conclut Erige. Bien que les avis divergent sur la notion de laïcité, la conclusion reste la même : l’instauration d’une République tunisienne, ni laïque, ni religieuse, mais civile uniquement.

Rafika Bendermel

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