« Mauricio, 22 ans, d’Equateur ; Maryam, 25 ans, du Maroc ; Anil, 26 ans, d’Inde ». Une biographie expresse, des visages qui apparaissent de manière éphémère sur nos écrans de téléphone et disparaissent aussitôt, mais une certitude qui reste : « Cette guerre appartient au monde. À la gare centrale de Kiev, des milliers de personnes de différentes nationalités tentent de fuir l’invasion russe », précise le photographe américain Alex Lourie qui sillonne l’Ukraine depuis début février. Depuis l’invasion du pays, on compte plus de 102 morts et 304 blessés, d’après l’ONU. Le ministère ukrainien de l’Intérieur évoque lui de son côté plus de 352 civils ukrainiens tués et 2040 blessés.

Il y avait des femmes noires enceintes ou avec des enfants en bas âge qui ne pouvaient pas rentrer dans le train.

Depuis le début de l’attaque russe, jeudi 24 février 2022 au petit matin, les étudiants internationaux et les expatriés africains vivent eux-aussi au rythme du conflit. Surpris ou au fait des troubles géopolitiques de la région, ils ont laissé derrière eux une partie de leur vie et ont rejoint la route de l’exil pour se mettre à l’abri, direction l’Ouest.

Zouhair fait partie de ceux qui ont eu la chance de traverser la frontière. Le quarantenaire est un citoyen marocain résident en Ukraine, à Kiev, depuis plus de 20 ans, et qui comme 12 000 autres compatriotes, a tenté de partir sans se retourner. Lui a réussi, tandis que d’autres attendent encore sur les quais devant les caméras du monde entier.

Tu ne sais donc pas qu’il y a la guerre ?

« On redevient peu à peu nous-même », assure Zouhair au téléphone depuis la banlieue de Varsovie qu’il a réussi à atteindre. Un sentiment de presque normalité dans une situation chaotique qui a démarré il y a plusieurs jours, dans un bruit « sourd et lointain » : celui des bombes qui se rapproche de Kiev dans la nuit du 24 février.

On avait tout de même un sac d’urgence, laissé dans un coin de l’appartement depuis le printemps dernier au moins.

Zouhair était, il y a encore peu, architecte. Avec son épouse, elle aussi architecte, rencontrée pendant ses études, et leur fils de 12 ans, ils ont passé les premières heures du conflit réfugiés dans le métro de Kiev, la capitale de l’Ukraine. « On s’y attendait depuis longtemps. Depuis 2014, le pays est en guerre [une allusion aux conflits armés dans la région du Donbass, au Sud, après l’annexion de la péninsule de Crimée par la Russie, NDLR], mais jusqu’alors cela n’influençait pas notre quotidien. On avait tout de même un sac d’urgence, laissé dans un coin de l’appartement depuis le printemps dernier au moins », avoue-t-il.

Revenu temporairement au Maroc, son diplôme d’architecte en poche, Zouhair n’y est pas resté longtemps. « On ne se voyait nullement vivre ailleurs qu’en Ukraine », plaide celui qui vit dans son pays d’adoption depuis 1994.

« Un de mes amis noirs a rejoint l’armée ukrainienne. Il vit ici depuis 10 ans. Il considère l’Ukraine comme sa maison », raconte Alexander Somto Orah, un étudiant nigérian résident à Kiev. Il fait partie des 4 000 Nigérians inscrits dans les universités ukrainiennes qui essayent de se mettre à l’abri.

Une photo prise par Zouhair au Poste frontalier de Grochev.

Lui, a été  pris de cours par le conflit, réveillé dans la précipitation par son colocataire. « Il m’a simplement demandé de préparer mes affaires. Je l’ai regardé bizarrement et il m’a dit : tu ne sais donc pas qu’il y a la guerre ? ». Alexander a fait le trajet jusqu’à Varsovie en Pologne, en train, en voiture, puis à pied, en documentant son périple sur son compte Twitter. Il est à l’origine du hashtag #AfricansInUkraine qui vise à dénoncer le comportement raciste des policiers et douaniers ukrainiens à l’encontre des personnes noires.

En ce moment, les températures sont négatives et les attentes sont longues.

En gare de Kiev, les consignes sont les suivantes : femmes et enfants d’abord. Depuis l’instauration de la loi martiale, les hommes ukrainiens n’ont plus le droit de quitter le pays. « Mais entre ce que les policiers disaient et ce qu’ils faisaient, il y a avait une différence », raconte Alexander. « Il y avait des femmes noires enceintes ou avec des enfants en bas âge qui ne pouvaient pas rentrer dans le train. Peut-être qu’ils priorisaient les Ukrainiennes, mais personne ne vérifiait le passeport, alors que ces femmes parlaient ukrainien couramment. Comment faisaient-ils la différence ? », s’interroge-t-il.


 « Nous avons dû commencer à crier et pousser les femmes africaines dans le train. Donc ils n’avaient aucune autre option que de les laisser puisqu’ils avaient dit ‘femmes et enfants d’abord’. Ce n’était pas le cas plus tôt », partage cet internaute à Kiev. 

Dans la foulée, Korrine Sky, une étudiante anglaise en médecine, a également témoigné de l’agressivité d’Ukrainiens armés sur la route de l’exil à l’encontre des personnes noires.

Des témoignages relayés sur les réseaux sociaux, assez nombreux pour être pris au sérieux par l’Union africaine (UA), le 28 février dernier. « Toute personne a le droit de franchir les frontières durant un conflit, et à ce titre, devrait jouir des mêmes droits de s’éloigner en toute sécurité du conflit en Ukraine, nonobstant leur nationalité ou leur identité raciale », s’est-elle indignée dans un communiqué officiel.

Nous sommes partis sans l’album-photo de famille, sans celui de mon mariage ou celui de mes photos d’enfance. Je ne crois pas qu’on les retrouvera.

« Même dans les petites villes où les gens n’ont pas l’habitude de voir des étrangers, je n’ai rien vu de la sorte. Par contre, les autorités étaient très à cheval sur la règle des femmes et enfants d’abord », tient à préciser Zouhair qui a fait le trajet jusqu’en Pologne de trains en trains. « Et même si nous avons tous été surpris, la guerre est présente depuis longtemps dans la tête des Ukrainiens. Les étrangers n’étaient pas aussi préparés ».

Certains n’ont pas vu de bombes mais il y aura des morts. La queue à la frontière est éprouvante. Il y a des gens qui vont mourir de froid, il y aura des cadavres. 

Pour Alexander, les discriminations ont perduré jusqu’au poste de frontière, où encore une fois, vidéo à l’appui, il montre un garde-frontière braquer son arme devant un groupe de personnes noires. Des journalistes présents à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne ont également confirmé que le passage aux frontières se déroulaient en deux temps, mais pas selon des critères raciaux : les Ukrainiennes et leurs enfants d’abord, puis les étrangers.

« Le blocage de la frontière polonaise pour les Africains n’est pas total car certains groupes ont pu passer, ce qui suggère plutôt un filtrage arbitraire des gardes-frontières locaux », synthétisent les reporters sur place de France 24.

Toujours est-il qu’aussi bien Alexander que Zouhair alertent sur la situation aux postes de frontière. « En ce moment, les températures sont négatives et les attentes sont longues », décrit Zouhair. Pour lui, l’attente fut de 24 heures pour atteindre la Pologne, tout comme Alexander.

« En Ukraine, faire la queue, c’est presque religieux mais la file à la frontière est éprouvante. Il y a des gens qui vont mourir de froid, il y aura des cadavres », martèle le père de famille marocain. « Certaines personnes n’ont pas vu de bombes, mais ils souffrent quand même. Notamment les enfants, et les étrangers qui sont partis sans habits chauds. Il faut plus de renfort humanitaire aux frontières. C’est une question de vie ou de mort », alerte-t-il.

« L’Ukraine, c’est l’Afrique à peau blanche » : pour la diaspora, un au revoir qui cache des adieux

« Souffrir de la guerre ne devrait jamais permettre aux Ukrainiens de commettre des crimes de guerre. Cela ne fait aucun sens », souffle Alexander qui voit dans la guerre actuelle un « conflit ethnique ». « Il y a des Ukrainiens pro-russe et des Russes qui sont attachés à l’Ukraine. J’ai vu dans mon pays des conflits ethniques, personne ne criait à la Troisième Guerre Mondiale », développe l’étudiant qui fait partie de la minorité Igbo au Nigeria, dont la lutte indépendantiste après la décolonisation a été couchée sur papier par Chimamanda Ngozi Adichie dans son roman Half of a Yellow Sun.

Une analyse qui ne convient pas à Zouhair. « De l’avis général, la guerre n’a pas commencé aujourd’hui. Mais elle a pris une autre forme. Les Ukrainiens ont été laissés-pour-compte depuis 2014. On entend aujourd’hui des déclarations très ferventes de la part des dirigeants occidentaux. Si cela avait été dit il y a plusieurs années, nous n’en serions pas là », juge-t-il.

Pourquoi rien n’a été dit ou fait avant ? Un mélange de « désintérêt » pour les pays d’Europe de l’Est et « l’image de voleur de pain » qui a longtemps stigmatisé ses habitants : « Pour un Maghrébin comme moi, ce sont des choses qui me sont familières », glisse Zouhair. Avant d’ajouter : « Ça vous plairait l’Ukraine », un sourire qu’on devine se dessiner sur les lèvres.

La Gare de lviv et ses passagers en attente de wagons, photographiée par Zouhair le 25 février dernier.

Depuis une ville en banlieue de Varsovie, où il a trouvé une chambre d’hôtel, Zouhair se souvient de son quartier confortable, des balades en forêt, des bâtiments de la ville de Kiev. Même si depuis deux jours, il n’a pas eu le loisir d’y penser fort longuement, trop occupé à trouver pour sa famille des produits de premières nécessités.

« J’aime l’Ukraine. Au sein de la diaspora nigérianne, on dit que l’Ukraine, c’est l’Afrique à peau blanche. Je vous jure, ils vivent comme nous », s’amuse Alexander qui espère finir là-bas les trois années d’étude qui lui reste en management. « Nous avons une relation similaire à la famille, la même manière de faire la fête. Je demande souvent aux Ukrainiens s’ils ne sont jamais allés en Afrique ». Mais l’étudiant reste lucide sur la situation et confie aussi ses galères du quotidien face au racisme ordinaire, notamment pour trouver un appartement.

Le déclassement des réfugiés étrangers

Zouhair n’en n’est pas au temps des projets ni aux souhaits. « L’important jusqu’à hier minuit était de m’en sortir sans une égratignure. Depuis le réveil, c’est autre chose. On se rend compte de tout ce qu’on a perdu ».

« Au début, on envisageait de rentrer au Maroc, surtout que je n’ai pas vu mes parents depuis trois ans avec l’épidémie du Covid. Mais à tête reposée, avec les idées plus claires, j’ai réalisé que je n’avais plus de travail et je ne suis pas sûr d’en trouver un au Maroc. Ma femme n’a plus de travail et mon fils n’a plus d’école. On est dans un brouillard ».

Seule certitude, une partie de sa vie s’est envolée : son quotidien ukrainien, les albums photos de ses souvenirs du Maroc… « Nous sommes partis sans l’album-photo de famille, sans celui de mon mariage ou celui de mes photos d’enfance. Je ne crois pas qu’on les retrouvera. L’Armée russe, on la connaît : nous l’avons vue en Tchétchénie, en Géorgie. Ils appliquent la technique de terre brûlée. On ne retrouvera plus rien ». 

Alexander, moins pessimiste, ne pense à présent plus au jour d’avant, ni au jour d’après. Fort de la solidarité qui s’est exprimée sur les réseaux sociaux, il a réuni une cagnotte de plusieurs milliers d’euros. Il nous laisse : il doit réserver des bus pour permettre aux autres exilés d’atteindre Varsovie.

Méline Escrihuela

Photographie à la Une Bernat Armangue. 

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