Atmosphère de fête sur l’avenue Léopold Sédar Senghor, à Dakar, ce 1er mai 2008. Les syndicats défilent sous un soleil estival. Mon taxi est bloqué devant l’hôpital principal, lieu de naissance de Ségolène Royal. Impossible d’aller plus loin vers la place de l’indépendance. Je termine mon parcours à pied. Sur les trottoirs, des marchands ambulants font des affaires. C’est jour de Fête du travail pour ceux qui en ont un et ceux qui en cherchent. Les banderoles sont minimalistes, la revendication principale tourne autour du pouvoir d’achat. Le cortège parcourt tranquillement l’itinéraire balisé par les forces de l’ordre. Pêcheurs, professionnels de la santé, dockers, associations de jeunes cohabitent. Les tenues traditionnelles portées par les femmes et certains hommes se confondent avec les jeans et les t-shirt made in China.

Dans ce défilé, des jeunes portent une pirogue. Tout le monde ici sait de quoi il s’agit. C’est une association qui lutte pour sensibiliser les jeunes aux drames de l’immigration clandestine. Cheville ouvrière de cette initiative, Cheikh :  » Les jeunes sénégalais souhaitent émigrer pour changer de vie. Certains d’entre eux ont des charges familiales importantes. Les familles comptent sur eux pour subvenir au quotidien. Ils se conditionnent pour ce projet pendant des années. L’objectif est de rassembler les 400 000 francs CFA (610 euros) pour sauter dès que possible dans une pirogue en partance pour l’Espagne. «  D’autres membres de l’association nous rejoignent. Coincés entre les professionnels de la santé et les pêcheurs, le débat continue avec le président de l’association :  » Au Sénégal, quand tu fais de la politique, tu deviens coûte que coûte riche, on t’ouvre les portes, tu as accès aux financements et à tout le reste. Autour de moi, je vois que les politiques s’enrichissent de plus en plus. C’est ce phénomène qui crée les disparités. Les ressources ne sont pas redistribuées. Les jeunes ne croient plus dans le système actuel et nourrissent l’idée d’un exil comme porte de sortie. « 

Sur la place de l’indépendance se trouve le ministère des affaires étrangères. Nous sommes à quelques mètres de l’entrée. Des manifestants font une pause. Au menu : cacahuètes, morceaux de noix de coco et sachets d’eau. Nguye m’enseigne la technique pour ne perdre aucune goutte. Je lui parle des conditions difficiles, parfois dramatiques, de la vie des sans-papiers en France.  » Une partie infime de la population est consciente de ce problème, étant donné que nous avons des personnes rapatriées qui nous donnent des informations. Mais la majorité de la jeunesse imagine l’Europe tel un eldorado où il est possible de gagner beaucoup d’argent en très peu de temps. Et contre cela, il est difficile de lutter et de faire passer des messages sur l’enfer que vivent certains de nos compatriotes ».

Le vendeur à nos côtés écoute avec attention notre conversation, sans doute souhaite-t-il rajouter un mot à cet échange. Je lui demande quel est son parcours, depuis combien de temps il fait ce travail, sa réponse est spontanée :  » Je suis né à Dakar, je suis mécanicien auto. J’ai fait ce travail pendant près de 20 ans. Un jour, mon patron a vendu son garage et je me suis retrouvé sans rien. Vendre des friandises et de l’eau dans les rues de Dakar ne m’apporte pas grand-chose. Je passe le temps, c’est tout… « . L’atmosphère est sereine et les échanges sur la situation sociale du Sénégal sont fluides.

Les gens rentrent et sortent de ce débat informel organisé sur un coin de verdure de la place de l’indépendance. Mohamed estime qu’il y a dans le pays tout le potentiel pour développer l’économie et créer des emplois pour les jeunes. Il aimerait plus d’ambition sur cette question et demande aux organisations internationales d’aider directement les porteurs de projets au lieu de verser des sommes astronomiques aux autorités. Il réclame aussi une prise de conscience politique de la part des pays européens dans leur relation avec le continent africain. Vaste chantier.

Nordine Nabili (Dakar Bondy Blog)

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