Le désert tunisien, elle l’aime autant que les Bédouins qu’il cache. En 2007, Catherine Dressayre, photographe depuis presque quarante ans, a l’opportunité de partir faire une marche du désert en Tunisie avec des amis. Un hasard qui se répètera trois fois. La première fois, ce qu’elle en tire c’est  l’esthétique du désert, son graphisme, la façon qu’elle a de regarder les choses. Des émotions qu’elle essaie de retranscrire dans ses photos. La seconde fois, elle rejoint deux chameliers qu’elle aura rencontrés lors de sa première expédition et avec qui elle s’est liée d’amitié.

Là elle y connaitra le quotidien de ces Bédouins, la préparation de la marche du désert, des repas, des chevaux, des chameaux, elle rencontrera le problème du bois pour le feu, de l’eau qu’il faut aller chercher quotidiennement : « Là je rentre un peu plus dans la vie, je m’intéresse un peu plus à la vie de ces hommes dans le désert » explique-t-elle. Et le troisième voyage, ça a été un cadeau. « J’en ai tiré beaucoup de rencontres. Ce troisième voyage, alors que l’on marchait huit heures par jour, je n’ai vu personne, pas un arbre, ni un animal. Le cinquième jour, le soir, alors que je me suis assise sur la dune, un homme que je n’ai pas vu arriver vient à moi et m’a demandé : « Qui es-tu toi qui reviens nous voir ? » En fait, de loin, il avait reconnu Massoud et Moktar, les deux chameliers qui m’accompagnaient. Mais on l’avait prévenu que j’étais une femme qui revenait dans le désert faire la marche parce qu’elle l’avait beaucoup aimé. Les femmes au départ on ne les voit pas dans le désert. Le contact avec les hommes se fait très facilement, c’est lui que l’on rencontre et qui nous guide dans le désert mais les femmes sont discrètes ».

Catherine se plaît dans ce paysage plein de reliefs. « Je suis retourné une quatrième fois pour offrir mon livre en plein milieu du désert à Massoud et Moktar dans lequel il y avait des photos d’eux que j’avais faites dans le désert d’ailleurs, ils faisaient la couverture. On s’appelle, mais pas longtemps car c’est cher et je ne parle pas arabe mais eux parlent bien le français. On prend de nos nouvelles régulièrement ». Catherine avait compris l’astuce, pour pouvoir photographier ces Bédouins, il fallait qu’une certaine confiance soit installée. Et au bout de quelques jours de marche, après avoir appris à se connaitre, à manger ensemble, à marcher ensemble etc., tout se fait naturellement. Bien que la politique tunisienne n’est pas vraiment ce qui l’intéresse dans ce pays, elle a cependant posé la question aux Bédouins sur ce qu’ils pensaient de la politique locale et là : « Silence. Peut-être qu’ils n’avaient pas assez confiance les uns envers les autres pour en parler.»

La Révolution du jasmin a-t-elle accru son intérêt pour la politique ? « Aujourd’hui, je suis de très près ce qui se passe en Tunisie car je me sens concernée. Je les ai appelés là-bas, Massoud, Moktar, Nora et la crainte se sentait dans la voix de la femme. Moktar, lui, est un peu naïf. Ça y est, il n’y a plus de président, quand viens-tu nous voir ? me disait-il en riant mais Massoud, bien plus posé, restait bref. Oui, on va bien, on fait attention.»

Catherine est bouleversée par les révoltes dans le monde arabe. « Sincèrement, je trouve que ce qu’il se passe en Tunisie est beau. J’en ai des frissons. Je ressens que le pays est dans une phase fragile, mais je pense que la situation sera peut-être plus facile en Tunisie qu’en Egypte. L’Egypte m’inquiète beaucoup plus et je suis touchée par ces gens qui sont si généreux qui osent se révolter… ».

Ines El Laboudy

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