Le magazine en question s’appelle Roz (qui signifie « jour » en persan) et a fêté en mars dernier ses six ans d’existence. Massoda Khazan, rédactrice en chef adjointe du magazine afghan, a quitté pour la première fois son pays natal pour récolter des financements, notamment par l’intermédiaire d’un jeu concours lancé par Elle. En envoyant un SMS au 72345 avec le code du lot désiré, on peut gagner un sac en cuir Jean-Paul Gauthier ou un séjour à Marrakech et participer au financement du mensuel afghan. C’est le lancement du premier concours solidaire par SMS pour un magazine. Les bénéfices de l’opération seront entièrement reversés à l’association Afghanistan libre, éditrice de Roz et présidée par Chekeba Hachemi, traductrice des propos de la journaliste afghane.

Massoda confie que ses proches préféraient la savoir à Paris pour défendre le magazine que dans une ville en Afghanistan pour un reportage. Pour quitter Kaboul, les femmes doivent s’affranchir du regard des autres. Que dira-t-on si une femme, célibataire ou mariée, part seule quelques jours ? Alors pour donner une place à ce qui se passe dans les provinces, elles contournent les difficultés avec brio et publient depuis deux ans et demi, un reportage décentralisé dans chaque numéro. Pour cela, une députée basée dans la province et une journaliste travaillent à distance sur un sujet. Une rubrique qui fait voyager les lecteurs (masculins pour moitié) et aide à casser certains clichés.

« Le poste budgétaire le plus important est l’impression et non le salaire des journalistes », précise Massoda, un peu gênée. L’impression, une vraie aventure à en croire ses anecdotes. Le numéro prévu pour le 8 mars, journée de la femme, n’était sorti que le 10 pour cause de panne d’électricité chez l’imprimeur. Un drame pour l’équipe de journalistes afghanes, une situation normale pour l’imprimeur.

« Nous pourrions faire envoyer la maquette du journal en Iran ou au Pakistan et récupérer les numéros imprimés à Kaboul. Mais notre pari c’est aussi de faire travailler les entreprises afghanes, ajoute Chekeba. Même si les délais ne sont pas toujours respectés, parfois à cause de la pénurie d’encre, de papier, des coupures d’électricité. C’est un choix assumé ! » Et une évolution depuis le premier numéro lancé à 1000 exemplaires (aujourd’hui 6200) et plié avec une grosse pierre avant d’être agrafé à la main.

Autre choix assumé : le port du voile. Deux attitudes cohabitent sereinement au sein du magazine. Massoda, présente aujourd’hui, porte habituellement un très long voile, qui lui ouvre des portes plus facilement qu’à certaines de ses collègues, qui préfèrent passer outre le qu’en dira-t-on. Leur tenue vestimentaire est une affirmation en soi de leur opinion. Chekeba explique : « Aucune n’essaie d’imposer à l’autre son choix. Et chacune a une valeur ajoutée. Massoda nous donne plus facilement accès à certaines personnalités qui préfèrent converser avec une femme très pudiquement voilée. Faouzia, avec sa tenue plus légère, montre qu’un autre choix est possible. »

Et la censure ? « Contrairement aux idées reçues, en Afghanistan, les journalistes peuvent aborder tous les sujets. L’une des questions sensibles concerne les mœurs et les traditions », raconte Massoda. Là encore, les journalistes composent avec le contexte actuel avec intelligence. Le magazine travaille avec un théologien et un juriste reconnus, pour donner une légitimité aux propos tenus sur des thèmes comme le divorce ou les mariages de courte durée, par exemple.

Ces femmes ingénieuses qui réussissent à publier un mensuel qui traite de mode, de divorce, de religion et de cuisine ne sont pas au pied du mur uniquement parce qu’elles ont besoin de quelques centaines de milliers d’euros, une centaine de millier par an pour faire fonctionner le mensuel. Alors, si comme ma sœur vous rêvez d’un voyage à Marrakech ou d’une broche Christian Lacroix, envoyez : ROZ, ou JPG (le sac Jean-Paul Gauthier), ou CM (le séjour à Marrakech), ou CL (la broche Christian Lacroix) au 72345 !

Bouchra Zeroual

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