Cette image retranscrite à travers l’appellation de « nation arc-en-ciel »’ est souvent véhiculée par la diaspora mauricienne présente en France. Même si sur le Vieux Continent, celle-ci est plus importante numériquement sur le territoire du Royaume-Uni en tant qu’ancienne puissance coloniale, la diaspora mauricienne française est de plus en plus nombreuse et organisée. Celle-ci se distingue par l’organisation de soirées dansantes régulières ou résonne le Séga (musique traditionnelle nationale) ou la création d’associations s’occupant notamment de l’accueil des nouveaux immigrés.

Résidant majoritairement en Île-de-France, les français d’origine mauricienne conservent une vision quelque peu angélique de leur contrée d’origine où les ethnies et religions se côtoient sans heurts dans un grand élan de fraternité.

Ainsi, un jeune Français d’origine mauricienne et de confession musulmane Samir (24 ans) expliquait : « A chaque fois que je vais en vacances là-bas, je suis toujours impressionné par la chaleur des gens. Leur fraternité est exceptionnelle ; ils s’entendent bien malgré leurs différences ».

Or, la réalité locale est toute autre. Plus éloignée des réalités de leur pays d’origine, la diaspora mauricienne localisée en France préfère occulter les fortes différenciations sociales s’accentuant en cette période de récession économique provoquant la sclérose du marché de l’emploi. En effet, l’ethnie majoritaire composée d’Indos-Mauriciens de confession hindouiste (52 %) ou musulmans (16 %) « écrase » véritablement les autres ethnies. C’est plus particulièrement les créoles de confession catholique et noirs de peau (descendants d’esclaves provenant de Madagascar et d’Afrique de l’Est) qui en sont les principales victimes. Représentant plus de 24 % de la population totale, ceux-ci sont exclus du développement économique du pays.

De plus, les franges plus minimes de la population que sont les Sinos-Mauriciens (3 %) et Franco-Mauriciens (2 %) possèdent respectivement de nombreux commerces (boutiques, restaurants…) pour l’une et une forte importance dans la propriété terrienne nationale bénéficiant ainsi de leur statut de « créole blanc » descendants d’anciens colons pour l’autre.

Les créoles catholiques n’ont pas, en revanche, de domaine économique spécifique. Victimes de discrimination à l’embauche et au prêt bancaire indispensables à l’acquisition d’un logement, ils demeurent majoritairement confinés à des emplois précaires et peu qualifiés renforçant un éternel statut de locataire. En outre, les créoles sont les premiers touchés par le chômage et la pauvreté. Tout cela peut aussi être expliqué par un problème récurrent dans l’ensemble des pays du tiers-monde et auquel l’île Maurice ne fait pas exception : la généralisation du « piston » dans la recherche d’un emploi. Par conséquent, seules les communautés indos-mauriciennes voire sinos-mauriciennes font bénéficier d’emplois « héréditaires » aux nouvelles générations. L’absence de véritable concours national basé sur la méritocratie attribuant des postes dans les différents secteurs de l’économie mauricienne pose donc le jalon du sentiment général d’injustice prédominant au sein de la communauté créole.

Cette société du regard représente la crainte et la suspicion entre ses différentes communautés se matérialisant par une absence presque totale de mariages mixtes intercommunautaires. C’est donc plutôt un fort évitement entre communautés qui demeurent visibles à travers l’île comme me le confirme Sheila membre plus ancienne de la communauté mauricienne en France (60 ans dont la moitié en France) : «Tout n’est que mensonge. Quand on était petits, nos parents nous ordonnaient de ne pas se mélanger. Il y a plusieurs îles Maurice et non une seule. Tout le monde se sent Indo-Mauricien, Chinois-mauricien… Tant qu’il y aura un mot avant Mauricien, il n’y aura pas d’unité nationale. On dit souvent que notre pays est une nation arc-en-ciel mais c’est plutôt un temps maussade, c’est ce que je pense. »

Par conséquent, la communauté mauricienne de France se sent privilégiée car elle ne reproduit pas le même processus de distinction communautaire propre à la réalité de leur île d’origine comme l’indique encore Sheila : « ici, en France, nous sommes éloignés de l’île Maurice. Cet éloignement nous oblige en quelque sorte à nous sentir encore plus mauricien. C’est ici parmi nous que nous sentons vraiment mauriciens. L’unité nationale et davantage visible quand je suis ici à Paris dans des soirées mauriciennes. En revanche, quand je retourne à Maurice, ce n’est plus le cas. J’ai l’impression que l’on me considère avant tout par rapport au fait que je suis hindoue. C’est très bizarre car là-bas, je me sens hindoue et ce n’est qu’ici que je suis considérée comme une mauricienne par tout le monde y compris les autres mauriciennes comme moi. »

Il faut donc partir au plus loin de Maurice pour se sentir mauricien à part entière. Cette nation arc-en-ciel n’existe donc bel et bien que dans les catalogues touristiques et les doux rêves de quelques utopistes.

Quel dommage ! On avait pour une fois bien envie de croire à un arc-en-ciel éternel 365 jours par an.

Martin Boglie

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