Volodymyr Nazarenko, 24 ans ,a déjà vécu dix vies. Étudiant à Kiev au moment des évènements de la place Maïdan, il a pris part aux combats dans le Donbass. Il reflète à lui seul tout le paradoxe de l’armée du pays. Insignifiante avant la guerre puis improvisée grâce aux bataillons qui se sont créés sur le tas. 

Nous rencontrons le jeune homme à la réception de l’hôtel Ukraine. Point central de la capitale, l’établissement est le repère des diplomates et journalistes de passage. Même s’il n’est pas en uniforme, tout indique chez lui son passé militaire. Volodymyr arrive en cadence dans le hall, droit comme un « i », la tête haute et fière. Un détail attire notre attention, il arbore un petit pin’s sur sa veste. Trois doigts et un poing brandi. Symbole éminemment nationaliste… Il a 24 ans, mais en paraît quinze de plus. Aucune candeur n’émane de son regard, seulement de la gravité et un sérieux intransigeant. L’interview ne laisse pas la place à la chaleur d’un entretien convivial, nous comprenons vite qu’il veut aller directement à l’essentiel, son témoignage. « J’ai passé un an et demi sur le front à l’Est, mais je ne suis pas un soldat professionnel » commence-t-il. Il ne parle pas directement des conditions qui l’ont mené à s’engager pour son pays, cela lui semble évident. Il parle péniblement anglais, chaque mot employé est choisi.

photos : Joao Bolan

Photo : Joao Bolan


« 2 ou 3 mois sur une ligne de front c’est suffisant pour savoir combattre » 

Au début du conflit de 2013, Volodymyr finissait ses études d’architecture. À 23 ans deux jours après avoir reçu son diplôme il rejoint un bataillon à Louhank à côté de la frontière avec la Russie. « Le plus difficile pour moi était la discipline, le fait de devoir obéir aux ordres d’un officier. » Un autre élément l’a perturbé. Mais il n’en parle qu’à mi-mot presque honteux d’avoir été affecté par une réalité aussi banale. « J’ai eu du mal à m’adapter, dans mon régiment j’étais avec des soldats de presque 40 ans, ils avaient des femmes, des enfants. Nous n’avions pas la même perception de la vie ». Le travail du jeune homme était d’observer les lignes ennemies, d’estimer leur nombre et leurs actions. « J’ai vu à peu près 300 morts en un an et trois mois dans le Donbass », nous raconte-t-il sans émotion dans la voix. Quand nous l’interrogeons sur l’impact personnel et psychologique de l’horreur dont il a pu être témoin, Volodymyr se refuse à montrer la moindre vulnérabilité. « Ce n’était pas dur de combattre, ce n’est pas traumatisant », glisse-t-il fièrement. Joao, lui parle d’homme à homme en lui suggérant que c’est peut-être un moyen de défense pour ne pas se laisser affecter par la violence quotidienne. Il acquiesce, et admet brièvement d’une voix rauque « je me suis concentré sur le fait que c’était mon job à l’époque, que c’était normal ».

« Je ne comprends pas que certains leaders de Maïdan nous dissuadent de combattre » 

Volodymyr se bat contre toute forme d’idéologie imposée à son pays. Surtout celle des Russes et de Poutine ! « Dans ma famille, mon grand-père m’a parlé de ce que les Russes nous ont fait… Depuis deux cents ans, la guerre n’a jamais vraiment cessé entre leur nation et la nôtre. Nous avons vécu sous leur joug, ils ont été cruels envers nous. » La meilleure illustration selon lui de l’oppression russe est la grande famine du début du siècle. Il tient Moscou pour responsable de celle-ci. « J’aime mon pays, il m’a paru évident de me battre pour lui, je suis descendu en 2013 avec les autres à Maïdan ». Volodymyr ne supporte pas le manque de patriotisme, « Je ne comprends pas que certains leaders de Maïdan nous dissuadent de combattre ». Au moment des manifestations pour la liberté sur l’emblématique place de l’Indépendance, certains Ukrainiens militaient pour une issue pacifique avec la Russie. Son autre grand ennemi est l’ancien président Ianoukovitch, sa destitution a été une bénédiction pour le pays. « Ces gens-là nous ont pris notre liberté, nous devons la conserver (…) Je veux que l’Ukraine devienne un grand pays avec une armée solide. »

Au moment de nous quitter, Volodymyr tient à montrer à Joao une vidéo. « Depuis le mois d’août, on a le droit de supprimer les traces du communisme », affirme-t-il avec un grand sourire. Il y a des manières plus ou moins discrètes d’effacer les vestiges du passé. La sienne consiste à prendre une kalachnikov avec ses camarades et en vider le chargeur sur une statue de Lénine !

Texte : Victoire Chevreul / Photos : Joao Bolan

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022