Waleed Al-Husseini est un jeune homme en colère. Il a fui Qalqilya, sa ville natale de Cisjordanie et désespère de pouvoir y retourner de son vivant, laissant derrière lui ses proches, mais surtout ses parents, sa tante et ses sept sœurs et frères. En 2011, il est incarcéré dix mois en détention provisoire, (et torturé pour délivrer ses mots de passe) pour outrage à la religion ou pour avoir rejeté publiquement l’islam via son blog La voie de la raison et une page Facebook dans une Palestine où le Hamas et l’autorité palestinienne se livrent une concurrence fratricide et où la religion est devenue un sujet plus politique que jamais.
Libéré avant son procès, sa joie est de courte durée tant il ne supporte pas voir ses parents montrés du doigt, ses sœurs insultées à cause de lui, ses frères se battre dans la rue pour « le mécréant » alors qu’eux tous sont croyants et ne partagent pas les points de vues athée, rebelle et anti conformiste de ce fils et frère chéri mais source de tellement de problèmes et d’une mise au ban de leur société. Juste avant son procès qu’il considère perdu d’avance (il a été condamné par contumace à 7 ans et demi de prison), Waleed Al-Husseini passe en Jordanie pour se réfugier provisoirement chez une tante et fuir dans un pays qui accepte son athéisme et ses activités de blogueur libre penseur. Il songe d’abord au Canada puis s’adresse à l’Ambassade de France qui lui accorde un visa de trois mois lui permettant de faire une demande d’asile politique à son arrivée à Paris, qu’il obtiendra en 2012, pour une durée de dix ans.
Plus difficile à assumer que dans les années 60 ou 70
Fils aîné d’une famille respectée de Qalqilya, comment cet excellent élève sans histoire a pu bien se retrouver embarqué dans cette galère ? Curieux et assoiffé de culture et de connaissances scientifiques, le jeune Waleed se pose de nombreuses questions à l’adolescence. Chaque fois qu’il interroge ses professeurs, ces derniers le renvoient vers Dieu ou l’étude des textes sacrés pour trouver des réponses. Pendant cinq ans, il étudie le Coran et ses différentes interprétations, apprenant des pans entiers par cœur. Mais au fil de ses lectures approfondies et comparatives, le doute s’installe puis se renforce. Un jour, il conclut qu’il est devenu athée. Quand il annonce son renoncement à la foi à ses amis de l’université, la nouvelle est très mal reçue. Il découvre combien se proclamer arabe, mais plus musulman est désormais un tabou en Palestine, beaucoup plus difficile à assumer que dans les années 60 ou 70.
À défaut de l’université, il décide d’exposer sa perception des choses sur internet via un blog et une page Facebook quitte à choquer. « Dieu est une idée et une création humaine » aime-t-il répéter à l’envi. Et dans la société patriarcale qui régente la vie en Cisjordanie, d’autres aspects provoquent ses vives critiques : les crimes d’honneur échappant à toute justice fiable et équitable ou le sort réservé à certaines filles mariées très jeunes ados à des hommes beaucoup plus vieux en échange d’une dot. Waleed Al-Husseini est en rébellion, mais dans un état dont il qualifie l’autorité de corrompue, où le Hamas prône la loi islamique dans les territoires qu’il contrôle et où le joug israélien demeure insupportable, la vie menacée d’un « renégat », comme il est désormais désigné, n’importe guère qu’à sa famille et ses proches, l’exil demeurant la seule échappatoire à défaut de se renier.
Trois ans plus tard, dans une brasserie au cœur du quartier des Halles à Paris, Waleed Al-Husseini tripote nerveusement son briquet à l’effigie du Barça, son club de foot préféré. « J’adore Messi… » tient-il à préciser. Lui qui s’avoue accro à la nicotine patiente plus d’une heure avant d’aller s’en griller une. Entre temps, il raconte ce qui se trouve dans son livre « Blasphémateur ! (sous-titré Les prisons d’Allah) » sorti mi-janvier 2015 aux éditions Grasset.
Depuis la tuerie à Charlie Hebdo, aucune tournée dans les librairies n’a été organisée par son éditeur, pour « des raisons de sécurité » estime-t-il. Le 7 janvier, il participe à une rencontre avec des journalistes quand il apprend les événements à « Charlie ». Très inquiet pour Zineb El Rhazoui, elle aussi menacée de mort pour sa collaboration au journal satirique, il cherche à la localiser et reste dans l’angoisse d’apprendre son assassinat comme pour Cabu et les autres. Mais son amie ne se trouve pas au local ce matin-là et échappe au massacre. « Bien sûr, je suis choqué par les attentats, mais je ne suis pas surpris » commente-t-il, laconiquement fataliste.
« La révolution pour la vie et l’humanisme »
A bientôt 26 ans, son visage garde des traits juvéniles et ses attitudes l’énergie d’un jeune plein de fougue. Mais si l’annonce du mariage d’une sœur ou la naissance d’une nièce le plonge quelques jours dans la nostalgie, la tristesse et le manque de sa famille, l’envie d’aller de l’avant reprend le dessus et sa rage de vivre booste ses projets. Outre des études de sciences politiques à la fac qu’il envisage de reprendre dès que son niveau de français le permettra, Waleed Al-Husseini poursuit son activisme pour le droit à vivre son athéisme en toute sérénité en Palestine, pour la promotion de la laïcité, la coexistence pacifique de toutes les religions et pour la défense des droits humains dans les pays arabes.
Actuellement, il s’inquiète et s’active particulièrement pour Raif Badawi, l’écrivain et blogueur saoudien incarcéré et condamné à mille coups de fouet et dix ans de prison pour apostasie et insulte à l’islam. Ici, il veut continuer à promouvoir le Conseil des ex-musulmans de France qu’il a contribué à créer en juillet 2013. Durant notre entretien arrive Lou, une amie comédienne. Waleed n’est pas seul dans sa nouvelle vie et semble bien entouré. « Discuter avec lui, lire son livre nous fait prendre conscience combien nous sommes en liberté ici. Critiquer ou rire de la religion sans risquer la torture ou la prison, jamais on ne se serait posé la question à ce sujet, mes amis et moi, avant de connaître Waleed » intervient la jeune femme brune.
A la fin de son ouvrage courroucé, le jeune palestinien résume ce qu’il nomme ses « combats » en guise de conclusion : sa bataille pour la liberté, la laïcité, la paix, les valeurs universelles des droits de l’Homme et de la Femme. « Je suis un révolutionnaire et j’assume mon rôle face à l’humanité en écrivant les premières lignes de la philosophie de vie que je me suis choisie. Je ne cherche pas “la révolution jusqu’à la victoire ou la mort”, mais “la révolution pour la vie et l’humanisme.” Motivée ou non par cette colère qui l’anime, sa détermination, elle, apparaît sans limites.
Sandrine Dionys

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