C’est place de la République, quelques heures avant la manifestation contre le racisme et les violences policières, que Sophie Miguet nous parle de son engagement. La jeune femme de 28 ans nous raconte avec passion son amour pour son métier et son lien avec les élèves. Elle présente l’association « 93or » qu’elle a récemment créée mais raconte surtout son projet : désacraliser l’école.

Son engagement est le cheminement d’un parcours personnel pas très scolaire. Plutôt mauvaise élève jusqu’au lycée, elle cumule des lacunes qui l’encouragent finalement à s’intéresser à un autre mode d’apprentissage. C’est à 21 ans, quand elle arrive une première fois pour un job étudiant dans ce collège privé d’Aubervilliers en 2013, qu’elle décide d’organiser sa première sortie.

Sur un coup de tête, elle se propose d’emmener une dizaine de gamins un dimanche après-midi au musée Rodin. Toute seule, elle récolte les autorisations de sortie et supervise la visite. Pas de fiche scolaire à remplir, les adolescents sont libres de rester autant de temps qu’ils le souhaitent. C’est avec succès qu’elle termine son année.

Lorsqu’elle revient en 2017 en tant qu’éducatrice de vie scolaire dans le même collège privé d’Aubervilliers, cette sortie d’exception devient une habitude hebdomadaire. Les années ont passé et son projet a évolué. Désormais, il n’est pas seulement question d’accès à la culture mais de climat scolaire.

Le sexisme et le racisme dans le viseur

Le climat scolaire ? « C’est tous les petits facteurs qui font qu’on se sente mieux dans un établissement », explique-t-elle. En bref, c’est ce qui permet d’offrir aux élèves un environnement propice à l’apprentissage.

Une question primordiale qui, à ses yeux, n’est pas assez traitée. Système éducatif trop autoritaire, besoins spécifiques des élèves pas assez écoutés, l’écart est grand. « En banlieue, cest encore plus accentué parce que les élèves sont déjà dans des problématiques sociales très fortes », insiste-elle.

Alors pour pallier ce manque d’inclusivité, elle explique qu’elle veut permettre aux élèves de « verbaliser ce qui les touche personnellement ». C’est là qu’elle décide de s’intéresser aux luttes contre les discriminations, au sexisme et au racisme. Des sujets houleux qui font partie du quotidien de ses élèves.

Débute alors une course aux partenariats. A la recherche de « personnes inspirantes, combattantes et investies dans leur cause », Sophie passe son temps à contacter des associations. « Jai limpression quen ce moment (mon boulot) cest surtout d’écrire des messages aux gens », sourit-elle. Un dévouement qui porte vite ses fruits.

Organisation d’un Noël pour les femmes excisées avec l’association « SOS Africaines en Danger », rencontre avec Danielle Merian puisavec les actrices du comité « Noire n’est pas mon métier » : les sorties s’enchaînent et fédèrent. Les photos des élèves, tout sourire, se multiplient sur son compte Instagram  (Sophie_Mylan) devenu son outil de travail le plus probant. « Ses bouchons », comme elle les appelle, sont près d’une vingtaine à chaque sortie et semblent épanouis.

Almamy Kanouté, Daniel Tran et bientôt Rokhaya Diallo

Petit à petit, son projet prend de l’ampleur. Epaulée par l’association « Humans for Women », les élèves sont sensibilisés à l’égalité homme-femme. Désormais, les garçons sont prêts à avoir sur eux des serviettes hygiéniques pour leurs camarades. Une « boîte à règle » est même créée à l’initiative des élèves pour lutter contre la précarité menstruelle.

L’engouement est tel qu’un jour, Sophie doit faire appel aux réseaux sociaux pour assurer un co-voiturage à une trentaine d’élèves. Tous sont motivés à l’idée de rencontrer les membres de l’équipe du film « Les Misérables » – dont Almamy Kanouté, qui interviendra dans le réfectoire du collège quelques semaines après – à l’occasion d’une projection.

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Et encore une super rencontre aujourd'hui pour les élèves 😍 ! Almamy Kanouté (@barbpanther) est venu nous parler de sa jeunesse, de son désir de réussir là où on ne l'attendait pas et de son travail, aujourd'hui quotidien, pour changer les choses. Il nous a rappelé la nécessité de s'informer et d'informer. Qu'en effet l'éducation est essentielle pour avancer et qu'elle ne relève pas uniquement de l'école ou de l'environnement familial. Et il nous a surtout rappelé que l'ambition, même individuelle, est avant tout un travail collectif. « Seul(e) on va plus vite, ensemble on va plus loin ! » Merci Almamy ! ♥️🔥🙏 Et merci à nos deux bénévoles de l'association @humansforwomen venues exprès pour l'occasion ♥️

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L’appel à l’aide est un succès : il est relayé par le réalisateur du film, Ladj Ly sur son compte Instagram. S’entrevoit comme un début de notoriété.

Un peu plutôt, Daniel Tran, président de l’Association des Jeunes Chinois de France (AJCF), l’avait déjà contactée spontanément pour parler aux collégiens du racisme ordinaire anti-asiatique. Un sujet qui touche beaucoup d’élèves d’Aubervilliers où la communauté chinoise est importante. Dans la foulée, cette intervention permet à cinq d’élèves d’effectuer leur stage de troisième au sein de cette même association.

C’est le cas de Mathuniga, en classe de troisième, qui remercie Sophie dans l’un de ses témoignages. Elle insiste sur l’histoire des migrations – peu enseignée au collège – qu’elle a découvert grâce à l’intervention de l’AJCF. Rayan, quant à lui, revient sur le Forum des métiers organisé par Humans for Women. « Cela peut nous aider et nous guider dans notre avenir professionnel », livre-t-il.

Ouverture d’esprit, prise en maturité et curiosité sont les mots qui ressortent le plus des messages de soutien que les élèves envoient à leur surveillante. « Les sorties nous apportent tout ce dont on a besoin, éducation, bonheur, comme si on était dans une famille, une très grande famille », raconte Emma.

Des mots qui confortent l’éducatrice dans ses choix. Malgré un arrêt brutal de son programme à cause des mesures sanitaires, elle continue sa vocation. Pendant le confinement, les élèves assistent à une conférence vidéo avec l’écrivaine Grace Ly. Quant aux interventions de la journaliste Rokhaya Diallo, du réalisateur Denis Do (Funan, 2018) et de Marie Laguerre, symbole de la lutte contre le sexisme après son agression devenue virale, elles sont reportées à l’année prochaine.

Néanmoins ce coup d’arrêt lui permet de se concentrer sur son association « 93or ». Son objectif ? Etendre son projet à plus de jeunes d’Aubervilliers, et elle l’espère, à Aulnay-sous-Bois.

Si son projet associatif a déjà été accepté par la marie, il lui manque encore des subventions. Un pari financier qui permettrait d’assurer une totale gratuité à ses élèves dont plus d’un tiers est boursier. Aujourd’hui, les frais de transport ne sont pas pris en compte et les sorties reposent majoritairement sur la générosité des musées et le soutien des intervenants.

En attendant, elle continue d’échanger régulièrement avec les troisièmes sur l’actualité via un groupe WhatsApp. Elle maintient le lien avec ses anciens et reçoit déjà des messages de quatrièmes impatients de la retrouver. « Noubliez pas qu’à notre échelle, on peut tous faire bouger les choses », peut-on lire sur la légende d’une de ses photos.

Léna CARDO

Crédit photo : LC / Bondy Blog

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