Mon pays natal est le Mali. Plus précisément je viens de Kayes, une grande ville et une commune de l’ouest du Mali à 495 km au nord-ouest de Bamako, la capitale. D’un petit village pauvre appelé Madiga Sacko. Les premières fois que j’ai entendu parler de la France c’était lorsque nos oncles et nos cousins y allaient. Une fois arrivés, au téléphone, ils nous décrivaient la France avec des mots puissants comme « en France c’est le paradis, c’est fantastique, formidable ». Parfois, ils utilisaient même ce proverbe, la France c’est « un métier dans les mains est une assurance contre la faim ».

« Je me souviens d’un de mes rêves »

À mon âge, 5 ans, c’était compliqué, j’étais naïve, surtout que je n’avais jamais mis les pieds à l’école, donc il était difficile de savoir si c’était vrai ou faux ce qu’on disait de la France. Je rêvais de venir en France, tout le monde voulait mettre les pieds sur le sol français. La pauvreté que nous connaissions c’est à dire ne pas manger à sa faim , travailler dur pour se soigner et avoir une bonne santé, cette pauvreté, nous rappelait trop la réalité, alors, pour lui échapper nous rêvions. On imaginait la France.

Oui je croyais que tout était gratuit

Je me souviens d’un de mes rêves, je voyais la France comme le pays des blancs, des bourgeois, dans laquelle la technologie était beaucoup plus avancée, je pensais que c’était le pays des contes de fée, je croyais même que la magie existait, je croyais que tout était gratuit. Oui je croyais que tout était gratuit et qu’on était immortel en France.

Dans mon village natal, on appelle les blancs les « sourounas », ça veut dire les savants en Soninké, ma langue maternelle. Ceux qui connaissent tout. 

C’est ça la France ?

Mon père fait partie des premiers hommes de mon village partis en France. En 2014, il fait un regroupement  familial pour nous ramener en France, nous étions 6 enfants et avec ma mère 7 à venir en France. C’était une chance pour nous car c’est rare. Nous avons pris l’avion. Âgée de 8 ans, c’était la première fois de ma vie que je voyageais en avion. Nous nous sommes assis et c’était la première fois que l’on était dans quelque chose de luxueux à notre goût. On regardait par le hublot. Puis l’hôtesse est venue nous parler, nous l’avons regardée en l’admirant car c’était la première fois qu’on voyait une blanche. Elle était surprise qu’on la regarde comme ça , mais elle n’a pas cherché à comprendre pourquoi. Pour nous, notre rêve se réalisait petit à petit.

Puis nous sommes descendus et nous avons vu la France. La vraie France. Nous nous sommes rendus compte que les gens vivaient comme on vit et les gens marchaient sur le sol comme on marche. Nous avons rigolé et nous nous sommes dit : « c’est ça la France ? » parce que pour l’instant rien de ce qu’on avait imaginé ne ressemblait à la France, à celle qu’on avait rêvé.

C’est assez bizarre car on découvre un autre monde auquel il faut s’adapter. C’est mon père et mon oncle qui sont venus nous chercher pour nous emmener à Goussainville. Nous sommes arrivés à 0h20 exactement.

Je n’aurais jamais pensé que j’allais m’ennuyer en France

Le lendemain, je suis sortie dehors, j’ai contemplé l’architecture française, les parcs, les routes, je me sentais encore dans un autre monde mais j’aimais cette modernité. Je voyais des enfants dehors et je voulais jouer avec eux mais le seul problème, c’était la langue française, je ne savais pas parler français , la seule phrase que mon père m’appris à dire c’est  « je ne sais pas parler français », alors, il était difficile de se comprendre.  

Je restais tous les jours chez moi à regarder la télé sans comprendre. J’étais dégoûtée car je pensais que la France était animée. Je n’aurais jamais pensé que j’allais m’ennuyer en France. Les mois ont passé, j’ai fait mes premières pas à l’école Jacques Prévert vers 9 ans à Goussainville, près de chez moi.

La persévérance est un talisman pour la vie

Les mois passent encore et je n’ai pas réussi à m’intégrer avec les enfants français car je me sentais différente d’eux. Mon seul but c’est d’apprendre le plus vite possible la langue française. C’est là que j’ai compris que la persévérance est un talisman pour la vie.

Mon français est devenu compréhensible en 2016, et je me suis fait des amis avec qui on parle de nos histoires d’immigration. Aujourd’hui, je vis à Garges-lès-Gonesse, j’ai appris la culture française et je me rends compte que dans mon village on était comme des personnes enfermées, c’est pour ça qu’on admirait les gens qui n’avaient pas la même couleur de peau que nous. On se dit que c’est extraordinaire alors que tout le monde est extraordinaire. Au village, j’avais l’impression qu’on était comme des téléphone sans connexion, alors il était difficile d’imaginer une autre vie, de savoir ce qu’était vraiment la France. Mais comme on dit souvent que le soleil n’ignore pas un village pauvre, j’espère il y’a eu du changement à Madiga Sacko. En tout cas, il y en a eu pour moi car la France est devenu mon pays adoptif et le Mali reste mon pays biologique.

Rokia Sambake

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