Le rappeur Médine dont un des concerts est prévu en automne au Bataclan est au centre aujourd’hui d’un acharnement qui prend ses sources de l’extrême-droite alimenté ensuite par la droite. Ces deux camps politiques, alliés idéologiques, prétendent parler au nom des victimes du Bataclan. Les victimes, elles, se disent blessées par la récupération de leur souffrance.

Il ne sera pas question dans ce papier de dire que ce que disent la droite et l’extrême-droite sur Médine est faux. Tout le monde le sait. Tout le monde sait que Médine n’est pas un jihadiste en puissance, qu’il ne porte pas ces idéologies, qu’il les combat. Il suffit d’un peu de bonne foi, d’écouter sa musique ou au moins de lire pour le savoir. Nous l’avons interviewé à deux reprises ces dernières années : en septembre 2016 et en mai 2017. Tout le monde sait que les montages de photos utilisés par de nombreux twittos d’un album de Médine sorti en 2005 et de l’affiche du prochain concert au Bataclan en octobre 2018 n’est qu’un moyen de faire croire qu’il y a une «polémique Médine». Comme dans le tweet de Marine Le Pen.

Montrer patte blanche

Il sera question ici des processus qui ont amené à la construction de cette «polémique Médine», et ce par l’analogie avec les cas précédents d’acharnements et aussi par les éléments de langage utilisés par les détracteurs du rappeur. Parce que chercher à prouver que Médine n’est pas le personnage qu’on dépeint, en plus d’être une perte de temps, c’est aussi rendre légitime cette attaque. C’est admettre que pour exister, pour être visible lorsque l’on est racisé.e et/ou musulman.e il faut montrer patte blanche (sans mauvais jeu de mots). Quel est le processus, si ce n’est un processus raciste, qui a poussé des internautes à fouiner sur les réseaux sociaux de Mennel pour trouver de quoi la mettre en difficulté ? Comme le disait Alban Elkaim dans ces mêmes colonnes : « Les réseaux sociaux de celle qui rêve de devenir chanteuse ont été scrupuleusement fouillés, dans leurs moindres recoins ». Quel est le processus, si ce n’est un processus raciste, qui a poussé aujourd’hui des personnes à aller chercher une pochette d’album datant de 2005 pour interdire un concert en 2018 ? Tous les réseaux sociaux des personnes de The Voice ne sont pas analysés et scrupuleusement fouillés ; et à ce que je sache tous les artistes qui se sont représentés au Bataclan ne sont pas passés par là où est passé Médine.

Ce qu’on reprochait à Rokhaya Diallo, Mennel ou Maryam Pougetoux comme ce qu’on reproche a Médine aujourd’hui c’est, en réalité, d’être une personne non-blanche. Que leurs détracteurs en aient conscience ou pas, c’est ce que sous-tendent les actions dont ces personnes sont la cible. Ciblées parce qu’il n’est demandé qu’aux personnes racisées de montrer patte blanche pour exister. Pour avoir droit de cité, ces personnes ont besoin de prouver qu’elles sont innocentes de tout. Et les médias, dans ces rhétoriques racistes, jouent une place importante. Ainsi, ces derniers ont rarement fait un travail de décryptage pour mettre en exergue ces processus racistes, les questionner et relever les origines de ces acharnements, mais ont légitimé ces attaques en les constituant en sujets de débat d’actualité.

Nous avons donc récemment assisté à des débats télévisés pour savoir s’il était normal pour Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF à l’université Paris Sorbonne qu’elle soit voilée, savoir si Rokhaya Diallo devait partir ou non du Conseil National du numérique, savoir si Mennel devait quitter ou non The Voice et aujourd’hui savoir si Médine doit annuler son concert au Bataclan ou non. Voici que cette visibilité, ou cette visibilité hors des cadres et des places auxquels ces personnes sont assignées, devient sujet d’actualité, sujet de débat et de fausses indignations. Voici que les indignations ciblées de l’extrême-droite accompagnée de la droite entre dans le champ médiatique comme actualité majeure. Voici qu’on questionne la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et même le ministre de l’intérieur sur le droit de Maryam Pougetoux d’être présidente de l’UNEF à l’université Paris Sorbonne. Cette existence médiatique est perçue d’une telle manière qu’elle devient un sujet médiatique et politique pendant plus deux semaines, tous supports confondus. Comme ici, dans cette séquence sur BFMTV ce dimanche, révélatrice de ce processus. Apolline De Malherbe va jusqu’à tronquer le propos de Médine qui dit bien que le « jihad est le plus grand combat contre soi-même » transformé dans la bouche de la présentatrice en  «Le jihad est un grand combat ».

Ou encore cette séquence sur Cnews où Pascal Praud admet n’avoir « aucune preuve » de ce qu’il avance et pourtant affirme que « les gens sont choqués« . Rien de concret ici, pas l’ombre d’un sondage par exemple ou d’un début de démonstration, rien à part ce que la droite et l’extrême-droite ont créé.

Eric Ciotti, Laurent Wauquiez, Marine Le Pen, Lydia Guirous, tant de personnes qui se disent indignées par le concert de Médine. Au point où Lydia Guirous, porte-parole des Républicains et non pas des victimes du Bataclan, en appelle à ce que l’État use de ses institutions et de son pouvoir pour interdire ce concert.

La construction d’un danger

L’existence de ces personnes médiatiquement ou hors des cadres d’assignation a toujours été construite comme un péril pour l’État ou le corps social. La présence d’une personne comme Rokhaya Diallo au sein même d’une institution étatique était jugé comme un risque pour l’État. Une femme portant un foulard présidente de l’UNEF dans une fac doit porter l’idéologie de l’islam politique. Médine, qui met le mot jihad sur une de ces couvertures d’album, est donc un jihadiste en puissance. On sait que la pochette de Médine date de 2005, on sait que Médine est revenu pour expliquer certaines de ses paroles, on sait que le terme jihad n’avait pas le même sens en 2005 qu’aujourd’hui, et pourtant on utilise une grille de lecture de 2018 post-attentat pour faire croire qu’il y a un problème.

Dans Noire n’est pas mon métier, seize actrices noires expliquent ce que c’est d’être Noire dans le cinéma français, de la manière dont on leur refuse des rôles et de ceux, caricaturaux, auxquels elles sont assignées. Ce qu’elles dénoncent : le manque de visibilité et de représentation des femmes noires dans le cinéma français. Ce dont il est question ici est exactement la même chose, sauf que dans Noire n’est pas mon métier, elles ont montré comment on refusait aux personnes racisées le droit à la fiction.

Le droit au réel refusé

Dans le cas de Mennel, de Maryam Pougetoux de Rokhaya Diallo et de Médine, c’est exactement la même chose sauf qu’on leur refuse le droit au réel ! Pas le droit d’exister dans la fiction, pas le droit d’exister dans la vraie vie. Toute représentation ou toute représentation hors cadre d’assignation est donc refusée. Les racisés ne sont pas sur les plateaux télés, ne sont pas des hommes et des femmes politiques qu’on interroge mais sont omniprésents dans la bouche et tête de chacun.

Rokhaya Diallo, Mennel, Maryam Pougetoux, aujourd’hui Médine et avant Black M, et tant d’autres avant eux : preuve que les personnes racisées n’ont pas le droit de cité. Mais il serait temps pour la société française de s’accommoder de leur existence et de les sortir des cadres qu’elle a imaginés pour eux.

Miguel SHEMA

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