Article initialement publié le 02/02/2021. 

Dans ma jeunesse, j‘étais comme un météore en feu qui poursuivait sa course sans faire marche arrière. Parmi toutes les questions qui m’animaient, celles de mon identité et donc de  l’Algérie étaient des plus brûlantes.

Mais au lycée, sur les 300 pages du livre d’histoire-géographie, seules deux ou trois pauvres feuilles de papier dépictaient une version lisse de la guerre d’Algérie. Quelques textes, quelques photos y étaient imprimés.

À croire que ce n’était qu’un détail insignifiant. Pourtant, trois phrases pleines de non-dits d’un adulte peu bavard de ma famille racontait bien plus de choses. Lors des visites  d’amis, de voisins, d’anciens, les souvenirs de guerre ressurgissaient timidement. Plus tard, j’ai appris que j’avais rencontré, sans le savoir, des porteurs de valise, des membres de groupes de choc, des conducteurs, des petites mains qui ont donné, qui ont nourri, qui ont caché, qui ont protégé, qui ont tué aussi.

Je crois que votre fille à un problème avec De Gaulle. 

À moi aussi, on m’a légué des silences, des gestes, et tout un héritage d’un passé traumatique. Alors comment expliquer que l’Éducation nationale ne voulait pas reconnaître qu’une partie de sa population vit encore avec ce passé douloureux ? Pourquoi l’institution faisait-elle fi de qui j’étais? Pourquoi le discours familial était-il différent de celui des manuels scolaires? La guerre d’Algérie devait-elle rester un évènement? Je faisais tout pour que cette mince partie du programme dure un peu plus longtemps. La comète incendiaire fonçait droit devant, pour peu qu’elle n’explose pas avant.

En classe de première, j’ai rencontré le meilleur professeur d’histoire de ma scolarité, Eric. Il était un homme plutôt humble, rigoureux et profondément humain. Il savait prêter l’oreille, échanger, et compléter les non-dits des livres à coup de polycopiés.

Un jour, il croisa mon père et lui dit: « je crois que votre fille à un problème avec De Gaulle». Je ne pouvais pas le supporter, celui qui avait «compris». On étudiait sa vie et ses œuvres en français, en littérature, en histoire et même en philosophie. Le grand Charles était comme intouchable.

Et à cette époque, pour moi, il avait une responsabilité dans la guerre et les souffrances de la colonisation. Il fallait voir comment les vaincus racontaient l’histoire dans les bouquins scolaires français. Ils fermaient les yeux. J’avais presque le sentiment qu’il avait trahi la mère-patrie en rendant « aux bougnoules » leur terre et leur liberté.

Maréchal, nous voilà! – Arrête de chanter ça!

A moi, on m’a répété que la France avait promis l’indépendance, contre l’engagement des indigènes pour les guerres menées par l’hexagone. L’un de mes ancêtres avait combattu à Verdun lors de la première guerre mondiale. La France n’a pas respecté sa parole. La figure du héros déchu et solitaire ne faisait pas effet sur moi. Et il n’y avait pas que lui. La Vème république c’était le souk. Je leur en voulais à tous, à lui, à Pétain.

Mon grand-père maternel est, parait-il, né en 1930. À l’époque, les indigènes de son village du Nord de l’Algérie, avaient le droit d’accéder à l’école. Au bout d’un certain nombre d’absences, les élèves étaient exclus. Vivant dans la misère, l’aîné de la fratrie n’avait pas d’autre choix que de laisser le banc vide.

Pour manger, il faut travailler. « A, b, c, d, hop! Allez, au revoir », me disait-il. Un jour, un homme avec une moustache débarque dans son école, entre les montagnes des Bibans et des Babors. Les élèves sont réunis. On lève le drapeau tricolore. Mon grand-père, peu francophone, comprend qu’il se passe quelque chose. C’est l’heure de la chanson qu’ils ont appris en classe mais qu’il ne saisit pas.

« Maréchal, nous voilà ! », fredonne t-il en me racontant. C’était lui, oui, le sauveur de la France. « Arrête de chanter ça! » interrompt brutalement ma grand-mère. « Le Maréchal Pétain était content. Il a caressé la tête des enfants », se souvient mon grand-père. Peu après cet épisode, beslama (au revoir) l’école pour lui. Pétain aurait-il imaginé que le destin de ce petit arabe basculerait vingt ans plus tard ?

L’armée du pays des droits de l’Homme

Quand je repense à mes cours sur le sujet, dans un premier temps, j’ai pensé que l’Education nationale était volontairement ignare ou incompétente. Ensuite, j’ai ressenti du profond mépris. Dans l’espace médiatique, des personnalités utilisaient l’expression des «bienfaits de la colonisation ». À croire qu’il n’y avait aucun plan de conquête et de domination. Comme en écho à ce qu’il se passait dans les médias, l’impact de la colonisation et l’exploitation étaient quasiment inexistants des manuels.

À croire que ma famille rouvrait les archives jalousement gardées par l’Etat français et son programme d’histoire. 

« En arrivant, les soldats Français ont brûlé et détruit des zawiya, des madrassas, et des ouvrages par milliers », m’expliquait-on à la maison. Objectif : raser tout outil de connaissance, d’identité, et de pouvoir pour mieux s’implanter. De l’autre côté de la rive, les militaires se sont adonnés aux pillages de biens, à la destruction du patrimoine. Bien évidemment, les hommes y sont également passés, avec la multiplication des techniques de torture.

J’ai appris les mots ‘emmurades’, ‘enfumades’; des techniques de l’armée coloniale utilisées, bien entendu, aussi sur les civils. La torture, l’esclavage, le vol des terres, l’exil forcé. À croire que ma famille rouvrait les archives jalousement gardées par l’Etat français et son programme d’histoire.

La place de la femme était abordée bien plus pudiquement. Viols, harcèlements, butin de guerre, elles n’étaient pas épargnées par l’armée du pays des droits de l’Homme. La guerre de colonisation a été un saccage, un carnage. Pas un mot dans les livres. J’enrageais en classe.

Des problématiques telles que l’usage de la torture ont été totalement éludées. Mais moi, je le savais. 

Le système éducatif était au point sur les dates clés du début de la guerre d’indépendance. Malgré tout, on ne pouvait pas dire que le contexte était très clair. Des problématiques telles que l’usage de la torture ont été totalement éludées. Mais moi, je le savais.

Mon grand-père Bachir le taciturne, activiste dans la lutte indépendantiste, a été emmené par les Français. Un jour, il est réapparu, silencieux. « Il ne veut pas dire ce qu’il s’est passé. Il a dû être torturé mais il ne veut même pas se prononcer sur la question », m’avait-on fait savoir. Il coupait court à la conversation à chaque fois. Je ne comprenais pas cette position, jusqu’à ce que je lise La ferme Ameziane (écrit par Jean-Luc Einaudi sur un centre de torture pendant la guerre d’Algérie). Quel choc ce fut pour moi. Les humiliations et les souffrances à tous les niveaux étaient innommables. Des années plus tard, il recevait avec fierté sa carte de moudjahid (combattant indépendantiste). En me la montrant il n’a rien dit de particulier, mais tout était dans le regard.

Plus un ancien se rapproche de la terre (la mort), plus il cherche à se rapprocher de sa terre (l’Algérie)

D’après les sources familiales, ce serait un harki qui aurait livré mon grand-père. À la maison, on les évoquait rarement. Pour moi, c’était synonyme de traître, qu’ils auraient trahi pour l’argent ou le pouvoir. Au lycée, les Harkis étaient mentionnés. Heureusement, Eric était un bon prof d’histoire-géographie.

Nous avons pu approfondir la thématique avec lui, comme souvent, et voir comment la France les a abandonnés, parqués dans des bidonvilles. J’avais choisi les Harkis comme thématique de TPE. Peut-être pour me réconcilier avec eux ? En me documentant, j’ai saisi que tout n’était pas simple, linéaire, beaucoup plus complexe. En parallèle, ces recherches m’ont permis de me renseigner sur les techniques de manipulation coloniale.

Et puis, j’ai appréhendé la problématique du non-retour, pour ceux restés en vie en 1962. Je me souviens de cette phrase de ma mère, que j’ai reprise lors de l’oral. “Plus un ancien se rapproche de la terre (la mort), plus il cherche à se rapprocher de sa terre (l’Algérie)”. Mais eux, avaient tout perdu.

Tu sais, les Français, il y en a des bons, il y en a des mauvais. Il y en a qui aimaient l’Algérie et son peuple. 

En parallèle, je n’arrivais pas à comprendre en quoi le rapatriement était douloureux pour les Pieds-noirs. Je voyais à la télévision certains d’entre eux qui critiquaient avec virulence l’Algérie et son peuple. Eux, ces Européens, pensais-je, avaient bien profité des terres confisquées par l’armée française. J’entendais  cependant, un discours familial qui nuançait mon raisonnement. “Tu sais, les Français, il y en a des bons, il y en a des mauvais. Il y en a qui aimaient l’Algérie et son peuple. Certains nous ont soutenus”.

Conjointement, j’ai dû me rendre à l’idée que le FLN, que je défendais corps et âme, avait lui aussi ses heures sombres mais que cela n’enlève rien au profond respect que j‘ai pour la lutte indépendantiste.

Honorer la mémoire pour les prochaines générations

Il n’empêche qu’un jour ou l’autre, il faudra mettre des mots sur les maux. 

Avec le temps, la boule de feu que j’étais a pris de l’âge et avance à un rythme moins effréné. J’ai réalisé que ces discours reposaient sur une base commune : le non-dit. Chaque témoin de l’histoire a ses propres raisons. Personne ne sera jamais vraiment d’accord sur les chiffres. Il n’empêche qu’un jour ou l’autre, il faudra mettre des mots sur les maux.

Chacun devra prononcer les vrais termes, ceux qui font mal. Les crimes de guerres, les meurtres d’innocents, l’esclavage sexuel, les viols, les exils, les tortures et les injustices en tout genre. La liste est longue mais c’est une réalité de l’Histoire.  Du  déni, de la peur, de la honte, de la fierté, du silence ou de la douleur nous tous, descendants des témoins de la guerre d’Algérie, portons en nous cet héritage.

Peut-être qu’un jour, en France, mes arrières petits-enfants ne connaîtront pas la même frustration que moi en cours d’histoire. Peut-être que les politiciens décideront de traduire cette reconnaissance brute des faits en actes concrets, en excuses peut-être.  Peut-être que les manuels scolaires honoreront la recherche de la vérité tout en gardant en mémoire l’importance de dire ce qui est tû. Et permettre aux prochaines générations de vivre encore mieux ensemble.

Amina Lahmar

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