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« Il ne s’agit pas de justifier, ni d’excuser, mais de tenter de comprendre : comment on entre, comment on tient, et comment (souvent) on s’en sort. » Ce sont les questions auxquelles répond la docteure en sociologie Khadidja Sahraoui-Chapuis dans son ouvrage Les prolétaires du Bizness : dans l’ordinaire des trafics de drogue (Éditions La Découverte, 2026).

Directrice de l’association Réseaux13, engagée dans la prévention des conduites à risques et la promotion de la santé à Marseille, elle a mené 20 ans de recherche sur les trajectoires des jeunes ayant intégré des réseaux de trafic de drogue. Elle adopte une approche empathique en analysant le trafic de drogue à travers le prisme du travail, révélateur des difficultés sociales auxquelles sont confrontés les jeunes des quartiers populaires. Entretien.

Dans quel contexte s’inscrit votre ouvrage ?

La question des drogues m’était familière. Présente, sans vraiment l’être dans le paysage et dans la mémoire. Quand je suis arrivée à la direction de Réseaux13, j’avais énormément de questionnements sur les acteurs impliqués dans la revente de drogues. Ils cristallisaient un peu tous les problèmes et tous les maux dans les cités, on avait l’impression qu’il n’y avait qu’eux qui en étaient responsables. J’ai eu envie d’écouter un autre son de cloche, le leur, puisque beaucoup parlaient d’eux, mais personne n’allait les voir pour savoir ce dont il était réellement question.

J’ai fait ce travail-là avec eux, puis très vite j’ai voulu porter ce postulat et cette posture éthique de manière plus large. J’ai dû reprendre mes études pour avoir des outils théoriques afin de diffuser ce que je savais et ce qu’eux portaient en termes de trajectoire. Mon retour au parcours universitaire était une question de survie. J’avais besoin d’avoir des outils et des grilles de compréhension différents.

Votre livre propose d’observer le trafic de drogue à travers l’angle du travail. C’est un prisme que vous avez décidé d’aborder d’emblée ?

Oui, dans le cadre de mon emploi, j’allais négocier avec le patron pour qu’il libère le temps des jeunes. Leur rapport à ce temps-là est celui d’un rapport au travail. Je me suis donc intéressée à cette activité comme telle, avec tout ce que ça engendre en termes d’effet sur le développement des compétences psychosociales, etc. Ça m’est apparu comme une évidence.

Qui sont les “prolétaires du bizness” et où se situent-ils dans cette organisation complexe ?

Les “prolétaires du bizness” sont des citoyens français, pas que, mais majoritairement français. Ils sont le fruit d’inégalités et sont traversés par des échecs, des humiliations, pour lesquelles ils sont stigmatisés.

En effet, la structure est claire mais l’organisation est complexe. C’est une pyramide qui parfois ne possède pas de sommet. Certains y restent parce qu’ils sont contraints, d’autres non. C’est une sorte d’usine avec un propriétaire du réseau, un gérant, qui peut confier la gestion des ressources humaines. Viennent ensuite les revendeurs et les guetteurs. Entre eux, il n’existe pas de hiérarchie, même si les rémunérations diffèrent selon les risques. Celui qui détient les produits et l’argent prend plus de risques que celui qui guette, or c’est ce dernier que l’on voit en premier.

Autour, il y a tout un panel de travailleurs qui participent à la logique organisationnelle : la nourrice, qui garde l’argent, celui qui ravitaille en produits, ou celui payé pour nettoyer le hall d’immeuble. Différents travailleurs émergents ou différents postes sont créés, en fonction des réseaux et de la politique du gérant.

Vous définissez l’argent comme « un point de bascule ». De quelle manière constitue-t-il, réellement, le nerf de la guerre ?

Notre société fait clairement comprendre que lorsqu’on n’a pas d’argent, on n’a pas de place. On sait que les classes populaires et les catégories les plus pauvres sont invisibilisées à différents niveaux de la société.

Ils ne sont pas en dehors du travail, ils y sont, mais différemment

Ils ne se situent pas en parallèle de ce qui se passe dans le monde légal. Au contraire, ils sont les purs produits d’une économie libérale, voire ultralibérale et capitaliste. Ils ont compris que sans un travail, ils n’ont pas de place. Donc, ils ne sont pas en dehors du travail, ils y sont, mais différemment. Ils sont clairement ce qu’on attend d’eux. Ce qu’on attend d’un citoyen. C’est juste que les univers sont différents et les manières d’y entrer sont différentes aussi.

Peut-on comprendre l’entrée dans le trafic comme une réponse à des violences systémiques plutôt qu’à un choix ?

Bien sûr ! La notion de choix, quand on part avec plusieurs poids, qu’ils soient structurels ou économiques, n’est plus un choix. On ne part pas avec les mêmes cartes en main.

Je suis persuadée qu’on ne peut pas entrer et tenir dans les trafics sans soi-même avoir subi des violences

Je suis persuadée qu’on ne peut pas entrer et tenir dans les trafics sans soi-même avoir subi des violences, qu’elles soient structurelles, qu’elles soient familiales. On ne peut pas y rester sans être porteur de blessures, notamment des blessures structurelles liées à des humiliations et à de mauvais traitements.

Les plus jeunes sont frappés d’une désespérante lucidité sur les conditions économiques de leurs parents. Quand on est gamin, on ne devrait pas entendre parler de dette, de souffrance. Des enfants de 8 ou 9 ans ne devraient pas être lucides sur les conditions économiques dans lesquelles ils évoluent.

Comment les trajectoires que vous décrivez permettent-elles de mettre en lumière des limites institutionnelles et sociales (précarité, méritocratie, crise du logement, etc.) ?

Tout ce que j’aborde, que ce soit les milieux de socialisation, le logement ou l’accès à l’emploi, pose les jalons de l’individu. En grandissant, on se construit aussi par rapport à ce qu’on peut faire ou non. Ce qu’on ne peut pas faire vient jalonner les trajectoires dans la délinquance et notamment dans les trafics de stupéfiants.

Toutes les inégalités sont un merveilleux parcours vers l’entrée dans la délinquance

J’aborde la question du logement car les premiers apprentissages viennent aussi de la proximité physique avec les points de vente. D’emblée, les parents veulent partir vers un endroit où il n’y aurait pas de trafic.

Évidemment que toutes les inégalités sont un merveilleux parcours vers l’entrée dans la délinquance. Le privilégié n’a ses privilèges que parce que d’autres n’en ont pas. Sinon, aucun privilège n’existe. Et ceux qui n’en ont pas sont les principaux concernés par le trafic.

Vous parliez des parents. Une partie de votre ouvrage est consacrée aux mères, souvent confrontées à des situations très lourdes. Pourquoi était-il important de leur donner la parole ?

En tant que mère et femme, elles en prennent plein la poire, d’autant plus si elles sont racisées. Il y a toujours cette idée selon laquelle il y a un problème d’éducation. Ces mères sont souvent stigmatisées, parfois même au sein de la cité.

Il était important pour moi de mettre en lumière ces mères et ces pères qui luttent quotidiennement avec des mesures concrètes, comme emmener l’enfant au pays pour le canaliser, au prix de leur santé mentale et physique.

Les sanctions mises en place pour lutter contre le trafic de stupéfiants touchent aussi les familles qui, elles-mêmes, luttent déjà pour maintenir la tête hors de l’eau. Les expulsions du logement, la baisse des minima sociaux quand l’enfant ne va pas à l’école, etc.

Votre approche repose sur l’écoute et la compréhension des parcours. Pourquoi cette approche est-elle si peu valorisée dans la recherche, les médias ou la politique ?

L’empathie est une nécessité. Ces trajectoires sont éminemment douloureuses. L’empathie, c’est l’humilité : tu me donnes un pan de ta vie, plus ou moins grand, et la moindre des choses, c’est que j’en rende compte de manière honnête. Pour ma part, ce pseudo recul tient au mieux d’une incompétence scientifique et au pire d’une malhonnêteté intellectuelle, que ce soit des médias ou ailleurs.

Aviez-vous conscience que l’empathie pouvait permettre de changer les codes de la recherche scientifique en la rendant plus accessible ?

Quand j’ai commencé à penser le livre, je me suis souvenue de François Gèze, éditeur et dirigeant de la maison d’édition La Découverte, décédé en 2023. Il m’avait dit : « Il ne faut pas l’écrire pour les universitaires, ce bouquin ». C’est aussi ce qui m’a poussée à écrire.

La recherche, je la vis de cette façon. Le temps long de la recherche permet aussi d’avoir froid. Il permet d’avoir peur. Il permet de stresser. Il permet de saigner un peu quand la personne saigne. C’est une manière de montrer au lecteur, un tant soit peu, ce que la personne qui le vit et ressent. Si je dis que les jeunes font du stress chronique parce qu’ils restent en place plusieurs heures en attendant, en surveillant la police, ça vous parle. Pendant ce temps long, le jeune va parler de ses angoisses, je pense que ça vous parle encore plus et ça permet de toucher du doigt, de manière concrète, ce par quoi l’individu est traversé.

Vous dédiez votre ouvrage à la « jeunesse des cités populaires », qui, même si elle ne s’engage pas dans des trajectoires illégales, reste confrontée à des formes de précarités et de rejets similaires. Comment cela permet-il de questionner l’idée de méritocratie et la manière dont on juge nos trajectoires ?

Quand on observe les trajectoires de sortie des jeunes dans les trafics, on observe qu’ils quittent une usine pour entrer dans une autre. Même quand on lutte pour sortir d’une trajectoire délinquante, in fine on entre dans des emplois fatigants physiquement et psychologiquement. Il faut constamment se battre pour obtenir ce qu’on souhaite obtenir.

Concernant les jeunes qui ne sont pas dans une trajectoire délinquante, on le voit bien avec les mères et les pères de famille ou les pères de famille qui disent : « Mon enfant n’est pas dans le trafic, mais il a un master et travaille chez McDo ». Ces jeunes, issus du trafic, se construisent par rapport à ce qu’ils voient autour d’eux. Ils voient bien que les jeunes, qui ont fait de longues études, se retrouvent parfois au pied de l’immeuble avec eux sans pour autant être dans le trafic.

Ils aspirent à ce qu’il y a de plus basique : avoir un logement, se faire un peu plaisir et s’acheter des vêtements

On a tellement voulu créer l’ennemi de l’intérieur qu’on pense que ces jeunes-là ne comprennent rien, qu’ils ne sont pas ancrés dans la réalité. Au contraire, ils voient le découragement du grand frère ou du voisin qui a fait des études. Ils se construisent aussi par rapport à ça.

J’ai voulu parler de l’écrasante majorité qui se bat quotidiennement pour avoir une « vie normale ». C’est triste à dire mais c’est vraiment ce dont il est question. Ils sont loin du fantasme de Tony Montana dans Scarface. Ils aspirent à ce qu’il y a de plus basique : avoir un logement, se faire un peu plaisir et s’acheter des vêtements. Ceux qui ne sont pas dans les trafics, avec qui je me suis également entretenu, ont exactement les mêmes aspirations.

Vous dénoncez la représentation des trajectoires du trafic de drogue, qui se résumerait à deux issues : la prison ou la mort. Pourquoi est-elle simplificatrice ?

Parce qu’elle est fausse ! Majoritairement, les acteurs des réseaux sortent du trafic de drogue. Les acteurs des réseaux grandissent, prennent de l’âge, tombent amoureux… Il y a une introspection qui s’opère avec d’autres envies. On n’accepte plus les mêmes humiliations inhérentes au trafic.

L’enfant devient un jeune homme, il va se rendre compte que dans le trafic de drogue il n’y a pas de méritocratie, ou à de très rares exceptions. Le népotisme existe dans le trafic de drogue, les places les plus élevées sont réservées aux membres proches.

Il est crucial de sortir d’une lecture uniquement coercitive, de réfléchir prioritairement à ce que le trafic de drogue apporte dans les trajectoires

Quand on veut réfléchir à la question de l’entrée ou de sortie dans les trafics de drogue, il est important de tenir compte de l’aspect guérisseur ou réconciliateur qu’apporte le trafic de drogue. Je pense qu’il est crucial de sortir d’une lecture uniquement coercitive, de réfléchir prioritairement à ce que le trafic de drogue apporte dans les trajectoires.

Travailler cette question-là, c’est tenir compte de l’accès à la culture dans les cités, à l’emploi, à la manière dont l’école voit ces populations. C’est une prise en charge et une réflexion globale. Comprendre que le trafic de drogue prospère là où les institutions ont blessé, c’est essentiel.

Propos recueillis par Farah Rhimi 

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