Les images de milliers de personnes tentant de rejoindre Ceuta à la nage ont fait le tour des réseaux sociaux et des médias. Derrière cet épisode spectaculaire se cache une réalité plus profonde, mêlant crise sociale, aspirations à l’exil et durcissement des politiques migratoires. Pour le Bondy Blog, le sociologue Mehdi Alioua décrypte les ressorts de ce mouvement et les responsabilités partagées du Maroc et de l’Union européenne.
Les derniers jours, plus de 70 000 personnes, Marocains mais aussi Sénégalais, Soudanais ou Algériens, ont tenté de traverser la frontière. Comment l’avez-vous appris et quelle a été votre première réaction ?
Je suis plusieurs pages de harragas sur les réseaux sociaux. Les harragas — littéralement les « brûleurs » de papiers puis de frontières — documentent eux-mêmes leurs parcours migratoires. De plus en plus de femmes témoignent également de leur départ et de leur arrivée. C’est par ces réseaux que j’ai appris ce qu’il se passait dès les premiers instants.
Les premiers harragas apparaissent au début des années 90, lors d’accords entre le Maroc et l’Espagne : ce sont des personnes qui brûlaient leurs papiers lorsqu’ils arrivaient en Espagne ou dans les enclaves de Ceuta et Melilla, ces comptoirs coloniaux encastrés dans le territoire marocain et le continent africain, pour ne pas se faire refouler.
Beaucoup ont tenté la traversée à la nage en espérant ne pas être refoulés immédiatement
Avant 1992, les Marocains ne se faisaient pas refouler comme on l’a vu à Ceuta. Ces personnes restaient dans des centres et elles étaient ensuite envoyées sur le continent européen pour demander l’asile ou rentrer au Maroc depuis l’Espagne.
Nous n’avons donc pas été surpris par ce qu’il s’est passé. Chaque été, des tentatives similaires ont lieu. Cette fois, c’est leur ampleur qui a marqué les esprits. Beaucoup ont tenté la traversée à la nage en espérant ne pas être refoulés immédiatement, être pris en charge puis rejoindre l’Espagne, où ils espèrent trouver du travail.
Comment expliquez-vous justement que spontanément des milliers de jeunes, de familles, de femmes courent et nagent pour tenter de rejoindre l’Espagne ?
Il y a d’abord une crise sociale au Maroc qui ne dit pas son nom. Le pays s’est développé économiquement, mais ce développement n’a pas bénéficié à tout le monde. Une minorité a accédé à la classe moyenne et une toute petite élite s’est considérablement enrichie, tandis que les inégalités se sont creusées. Ce n’était pas le cas il y a une vingtaine d’années.
Le Maroc a fait le choix d’un développement économique libéral, dans l’idée que l’enrichissement des entrepreneurs profiterait ensuite au reste de la société. Ce modèle s’est accompagné d’investissements massifs dans les infrastructures, notamment financés par les Marocains résidant à l’étranger et par le tourisme.
Une partie de l’extrême pauvreté a reculé, mais cela ne signifie pas que la pauvreté a disparu
Mais une grande partie de la population est restée à l’écart de cette dynamique. Beaucoup ont cru à la méritocratie, investi dans les études, obtenu leur baccalauréat et poursuivi des études supérieures. Le nombre d’étudiants est ainsi passé d’environ 100 000 à plus de 1,6 million, ce qui constitue un véritable progrès.
Le problème, c’est qu’au bout de ce parcours, beaucoup ne trouvent pas d’emploi. Et lorsqu’ils en trouvent un, il est souvent précaire, mal rémunéré et sans protection sociale. Une partie de l’extrême pauvreté a reculé, mais cela ne signifie pas que la pauvreté a disparu. Quant à la classe moyenne, elle reste très réduite : environ deux millions de personnes sur 39 millions d’habitants.
Ce décalage nourrit un profond désarroi. Voilà des années que des dizaines de milliers de Marocains envisagent de partir.
Que révèle cet événement des politiques migratoires européennes ?
Les politiques migratoires européennes sont profondément contradictoires. L’Europe ne permet ni aux Marocains ni à de nombreux autres Africains de circuler librement ou d’obtenir facilement des visas de travail. Pourtant, plusieurs pays ont besoin de cette main-d’œuvre.
L’Espagne, par exemple, s’apprête à régulariser massivement des étrangers en situation irrégulière [un million de demandes sont examinées par les autorités, ndrl]. Ce ne sont pas un million de chômeurs, mais un million de travailleurs. Beaucoup sont arrivés avec un visa de court séjour ou par des routes migratoires irrégulières, avant de trouver un emploi.
La même logique existe en Italie. Alors même que l’extrême droite est au pouvoir, le pays a procédé à des régularisations de travailleurs sans papiers, dont de nombreux Marocains, parce qu’ils occupent des emplois dont l’économie a besoin.
Plutôt que d’organiser des voies de migration légales, avec des visas de travail et des conditions d’accueil dignes, les États européens laissent des personnes emprunter des routes dangereuses, puis débattent ensuite de leur éventuelle régularisation. C’est toute l’hypocrisie de ces politiques migratoires.
Comment expliquez-vous que le gouvernement marocain ait attendu plusieurs jours avant de prendre la parole et, lorsqu’il l’a prise, cela semblait très éloigné de la réalité ?
Cet épisode s’inscrit d’abord dans une crise sociale qui dépasse le seul Maroc. De nombreux pays africains connaissent une croissance économique qui améliore certains indicateurs, sans pour autant faire disparaître la précarité. Cette situation alimente un profond mal-être, avec des problèmes de santé mentale et des addictions de plus en plus visibles. Certains jeunes s’entraînent même physiquement dans l’objectif de rejoindre l’Espagne à la nage. Ce sont des réalités difficiles à entendre pour les autorités.
À mon sens, le gouvernement marocain a aussi été pris de court. Les événements se sont produits au moment de la Fête du Trône et du discours royal, dans lequel Mohammed VI se félicitait des progrès accomplis par le pays. Au même moment, à quelques kilomètres de là, des jeunes étaient en train de mourir en essayant de passer à la nage pour quitter le pays.
C’est un véritable camouflet. Les autorités ont probablement cherché à comprendre ce qu’il s’était passé avant de communiquer, mais ce silence a fini par nourrir l’incompréhension. Lorsqu’elles ont finalement pris la parole, leur discours est apparu largement déconnecté de la réalité.
Il s’agit d’une crise sociale, qui appelle avant tout une réponse sociale, et non uniquement sécuritaire
Il n’y avait pourtant aucun intérêt, pour le Maroc, à provoquer un tel mouvement. Des tentatives de passage ont lieu toute l’année. Cette fois, l’ampleur du phénomène s’explique surtout par la circulation rapide des informations sur les réseaux de harragas, qui a entraîné un effet d’entraînement. Cet épisode révèle avant tout une défaillance des services chargés d’anticiper la situation.
Le plus frappant reste peut-être l’absence de mots pour les personnes disparues ou naufragées. Or il s’agit d’une crise sociale, qui appelle avant tout une réponse sociale, et non uniquement sécuritaire.
Comment Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles situées sur le territoire africain, cristallisent-elles toutes ces problématiques ?
Ceuta et Melilla sont des survivances de l’histoire coloniale européenne en Afrique. À l’origine, il s’agissait de comptoirs coloniaux destinés à asseoir une domination politique et commerciale. Aujourd’hui encore, ces territoires bénéficient d’un statut particulier sous souveraineté espagnole, avec des règles différentes du reste du territoire espagnol, notamment en matière de contrôle des frontières. C’est ce qui permet des pratiques comme les refoulements immédiats, qui seraient impossibles dans une ville comme Malaga.
Pendant longtemps, ces enclaves ont également servi de plateformes commerciales. Grâce à un régime fiscal avantageux, des milliers de Marocains franchissaient quotidiennement la frontière pour acheter des marchandises et les revendre au Maroc. Une économie informelle s’est ainsi développée autour de ces territoires, reposant en grande partie sur une main-d’œuvre très précaire.
Parmi ces travailleurs figuraient les « mules », qui transportaient de lourdes charges à travers la frontière dans des conditions extrêmement difficiles. Les femmes étaient souvent privilégiées pour obtenir un laissez-passer, car les autorités espagnoles considéraient qu’elles étaient moins susceptibles de rester en Espagne. Ce système a provoqué plusieurs drames : certaines sont mortes écrasées dans les couloirs grillagés menant au poste-frontière.
L’Europe condamne régulièrement les pays voisins lorsque des drames surviennent, tout en continuant de tirer profit d’une main-d’œuvre
Cette situation illustre les contradictions des politiques migratoires européennes. L’Europe condamne régulièrement les pays voisins lorsque des drames surviennent, tout en continuant de tirer profit d’une main-d’œuvre maintenue dans la précarité.
À terme, Sebta et Melilla devraient, selon moi, relever d’un régime de co-souveraineté. Mais surtout, il faut mettre fin à ces barrières et à ces barbelés, qui n’abîment pas seulement le paysage : ils blessent aussi les corps de celles et ceux qui tentent de les franchir dans l’espoir d’une vie meilleure.
Propos recueillis par Aïcha Bennani