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Pour comprendre ce « racisme de compétition » et les barrières qui persistent, nous avons interrogé Patrick Simon, socio-démographe à l’INED. Ce spécialiste reconnu des questions de discrimination et de diversité revient dans cet entretien sur la concentration géographique de ces nouveaux élus et sur les mécanismes de « panique morale » qui surgissent lorsque les barrières sociales commencent enfin à se fissurer. Entretien.

Quand on parle des maires issus de l’immigration, de qui parle-t-on ?

C’est une catégorie assez floue. En réalité, il y a des personnes qui ont un lien à l’immigration plus ou moins lointaine, d’origine polonaise, italienne, espagnole, et qui ne sont pas vues comme des personnes issues de l’immigration. Quand on utilise ce terme, on parle généralement des immigrations post-coloniales et donc des personnes qui sont d’origine maghrébine ou subsaharienne, voire turque ou asiatique.

Dans le contexte actuel, quand on parle de maires issus de l’immigration, c’est principalement pour parler des maires racisés qui ont été élus dans la dernière élection municipale et dont une grande partie d’entre eux, mais pas tous, sont des hommes noirs.

Où ces nouvelles formes de représentations se manifestent-elles, et que disent-elles de la société française actuelle ?

En pratique, il n’existe pas de statistiques précises, car on ne catégorise pas officiellement les élus selon leurs origines. Mais les cas qui ont été observés se concentrent plutôt en Île-de-France et dans la région lyonnaise. Cela s’explique par la répartition territoriale des populations originaires d’Afrique subsaharienne, très présentes en Île-de-France : environ 80 à 85 % d’entre elles y vivent.

Cela traduit à la fois un changement dans notre société et la réparation d’une anomalie. Ce qui étonne, au vu de la composition de la population en région parisienne, c’est le manque d’élus issus de l’immigration extra-européenne. Ils sont présents, mais restent rarement en première ligne. Aujourd’hui, on peut constater un rattrapage, notamment lié à des stratégies politiques.

La composition de la population ne débouche pas mécaniquement sur une représentation à son image

Cela a toutefois mis du temps et c’est pas uniforme selon les territoires : en Seine-Saint-Denis par exemple, on peut considérer qu’il y a à peu près un tiers des maires qui sont des élus racisés. Dans le Val-de-Marne, seuls 2 ou 3 maires sur plus de 40 communes sont concernés. Pourtant, malgré l’hétérogénéité du département, entre le nord et le sud, le décalage reste marqué, y compris dans des villes comme Ivry-sur-Seine ou Vitry-sur-Seine.

Ce sont des villes où il y a une sociologie qui n’est pas très différente de celle qu’on va trouver en Seine-Saint-Denis mais qui n’a pas les mêmes débouchés politiques. On peut donc constater que la composition de la population ne débouche pas mécaniquement sur une représentation à son image.

Peut-on voir dans ces trajectoires une preuve que les barrières sociales sont en train de tomber ?

Cela dépend d’abord du nombre de personnes concernées, mais aussi du degré d’ouverture des milieux les plus élitistes. Le fait d’accéder à des formations sélectives ne garantit pas pour autant les mêmes débouchés. Ce n’est pas parce que des individus suivent les mêmes cursus que leurs camarades qu’ils accèdent ensuite, dans les mêmes conditions, aux postes les plus prestigieux, que ce soit en diplomatie, dans la haute fonction publique ou dans d’autres secteurs très sélectifs.

La réussite existe, mais ne protège pas des discriminations et du racisme

Le véritable point de bascule est un peu plus complexe. Sur le marché du travail, les personnes racisées, diplômées des mêmes formations, occupent souvent des positions moins avantageuses et moins reconnues que d’autres aux profils équivalents. Ces inégalités montrent que les logiques de discrimination persistent. La réussite existe, mais ne protège pas des discriminations et du racisme.

Après les municipales, plusieurs élus comme Bally Bagayoko ou Aly Diouara ont été visés par des prises de parole racistes et des tentatives de décrédibilisation dans les médias. Qu’est-ce que ces réactions révèlent ?

Ces réactions traduisent une forme de panique morale chez certains. C’est un mécanisme plutôt prévisible dans le cas où cette entrée dans les marches du pouvoir amène des personnes où elles ne sont ni attendues, ni désirées. Donc les réactions racistes sont à la mesure de ce qui est perçu comme une transgression.

Le racisme existait déjà, mais il n’allait pas s’exprimer de la même façon

Évidemment, le racisme existait déjà, mais il n’allait pas s’exprimer de la même façon. Ici, nous sommes face à un racisme de compétition, où l’enjeu va être de ramener les gens “à leur place”. Ce qui se passe est un peu similaire à ce qui s’était passé quand des femmes ont obtenu des postes plus prestigieux. Elles ont fait l’objet de railleries et de moqueries, avant que leur présence ne se banalise.

Alors, ça prend d’autres biais quand c’est le racisme. C’est d’autres types d’attaques, mais certains mécanismes restent comparables. On retrouve notamment des logiques de disqualification, d’animalisation ou de mépris. Reste à savoir si ces réactions sont transitoires. Dans une lecture optimiste, leur banalisation pourrait, à terme, contribuer à désamorcer ces discours.

Dans ce contexte, à l’approche des prochaines échéances électorales, peut-on s’attendre à une évolution de la participation, notamment dans les quartiers populaires ?

Il est encore difficile d’en tirer des conclusions. Les données disponibles ne montrent pas de surcroît de participation. Ce que l’on peut observer en revanche, c’est une recomposition : certaines personnes qui votaient peu se sont mobilisées, tandis que d’autres, habituellement plus présentes, se sont abstenues.

Finalement, le résultat est le même, mais les profils des votants évoluent. Cela peut montrer l’émergence d’une nouvelle mobilisation dans certains groupes, ce qui est plutôt encourageant. Mais rien ne garantit que cette dynamique locale se traduira à l’échelle nationale, notamment lors d’une élection comme la présidentielle.

Propos recueillis par Aïna Abdallah

Photo : Ramdan Bezine 

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