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Raoul Peck, réalisateur primé et auteur de films documentaires percutants, se penche cette année sur la vie et l’œuvre de l’insaisissable Ernest Cole. Ce dernier est un des premiers photographes noirs à avoir documenté l’apartheid en Afrique du Sud.

Exilé à New-York, Ernest Cole sera banni de son pays et mourra en exil. En explorant son rapport à la migration, le réalisateur aborde également les thèmes de la restitution d’objet d’art, des sanctions internationales, autant de sujets qui demeurent d’une actualité brûlante. Interview.

Pourquoi avez-vous choisi de traiter cette histoire ?

C’est la famille d’Ernest Cole qui m’a approché il y a six ans. À l’époque, j’étais très pris sur un autre film : Exterminate all the Brutes. Je leur ai proposé, à défaut de pouvoir faire plus sur le moment, de les aider à classifier, rapatrier, numériser un certain nombre de photos qu’ils avaient récupérées. Ce n’est que deux ans plus tard que j’ai enfin pu lancer le film. J’ai pu entre-temps aussi voir la richesse du matériel qui existait.

Vous avez dit que vous ne commenciez pas un film s’il ne résonnait pas dans l’actualité. Quelle résonance trouvez-vous ici ?

La résonance est pour moi d’abord d’ordre organique, j’ai besoin de dire des choses et je veux pouvoir le faire à travers mes films. Dans le cas de celui-ci spécifiquement, chaque spectateur en tirera sa propre interprétation, y trouvera un sens personnel. Des premiers retours que j’ai eus, je vois bien qu’il y a des choses qui reviennent, des parallèles établis : l’exil, Gaza ou le Liban, les élections américaines…

J’essaie toujours de faire des films qui engagent l’assistance

L’important, c’est que j’essaie toujours de faire des films qui engagent l’assistance. Je refuse de faire des films qui soient des objets de consommation, où l’on avale des informations. J’écris une histoire qui se construit entre moi et le spectateur, où ce dernier joue un rôle actif.

L’expérience de la migration, que vous avez vous-même connu, est largement abordée. Cela s’intègre dans la continuité de votre œuvre ?

Je dis toujours que ce sont mes parents qui l’ont vécu puisque ce sont eux qui ont quitté Haïti. J’avais alors huit ans. À cet âge-là, tout nouveau territoire devient mon territoire. Par contre, dans tous ces lieux où j’ai vécu, j’ai rencontré des gens qui, eux, ont souffert de l’exil. J’ai vu tout cela, à travers leurs histoires, à travers les histoires de la communauté haïtienne à Brooklyn, où j’ai vécu aussi. J’ai fait mon premier film de fiction là-dessus, Haïtian Corner. C’est l’histoire d’un jeune poète militant qui se retrouve en exil à New York et qui rencontre par hasard son ancien tortionnaire. Depuis, le thème de l’exil a été un fil rouge dans mon cinéma.

J’ai saisi qu’on avait là une histoire triste qui est la confrontation avec l’exil et les fantômes du pays qui continuent à nous poursuivre

Dans le cas présent, cela m’a permis de comprendre très rapidement l’histoire d’Ernest Cole. Quand je faisais des recherches, je lisais les articles qu’on avait écrits sur lui, (souvent Européens ou Américains) et qui ignoraient complètement un aspect fondamental de sa vie. Très clairement, très rapidement, j’ai saisi qu’on avait là une histoire triste, mais commune à beaucoup d’entre nous, qui est la confrontation avec l’exil et les fantômes du pays qui continuent à nous poursuivre.

Quand j’étais gamin, j’entendais mes parents parler de telle famille qu’on avait massacrée, de telle maison qu’on avait brûlée, de telle personne qui avait été arrêtée et tuée. Ça vous poursuit toute votre vie, de manière intime et viscérale. On ne laisse pas là d’où l’on vient derrière soi. C’est absurde. C’est pour ça que parfois les discussions sur l’immigration sont souvent hors sol et ignorantes des réalités.

Un autre thème très présent dans le film, c’est l’inaction des gouvernements dans les crises qui concernent le sud Global. Que pouvez-vous nous en dire ?

Vous êtes gentille quand vous parlez d’inaction, il s’agit carrément d’hypocrisie. Quand Ernest Cole dit que 75 % de l’or du monde libre est généré par les mineurs qu’il est en train de photographier, il a tout dit ! On voit ainsi combien de décennies passent sans qu’aucune action ne soit entamée, on voit tous les grands dirigeants, que ce soit Reagan, Thatcher, Chirac, désavouer la mise en place d’un boycott. Tout cela au prétexte que ce sont les Noirs qui vont en souffrir, alors qu’on sait très bien que c’est parce qu’ils protègent leurs intérêts stratégiques, leurs intérêts industriels et politiques.

On voit comment les appels au boycott d’Israël par rapport à ce qui se passe à Gaza sont reçus

Et nous vivons tous les jours des situations similaires. On voit comment les appels au boycott d’Israël par rapport à ce qui se passe à Gaza sont reçus. Tandis que pour la Russie, c’est différent. C’est deux poids, deux mesures, et je ne dis pas que c’est une réflexion facile, mais il faudrait au moins pouvoir en discuter et demander aux citoyens de ces pays quelle est leur position là-dessus.

Pour Haïti, par exemple, il y a eu un coup d’État contre le président Aristide. L’ensemble ou une majorité de la population haïtienne appuyait un embargo sur les armes et des mesures contre les militaires putschistes. Il faut entendre les premiers concernés.

Vous abordez aussi l’enfermement des artistes dans un certain nombre d’attentes de l’industrie. Est-ce que c’est quelque chose que vous, vous avez expérimenté ?

C’est clair que très tôt dans ma carrière, je savais qu’il fallait à tout prix que j’y échappe, que je sois producteur de mes propres films. Ainsi, je n’aurais pas à mendier quiconque pour parler de Patrice Lumumba, de James Baldwin, ou de qui que ce soit.

Ce n’est pas que forcément qu’on va vous dire non d’emblée. Mais quand vous avez un rendez-vous avec un producteur ou une institution, le rendez-vous dure 20 minutes. Mécaniquement, si vous devez passer les 15 premières minutes à expliquer qui est le personnage central, il vous reste peu de temps pour expliquer ce qu’est votre film en lui-même.

Même avec la meilleure volonté du monde, ou le plus grand paternaliste du monde, c’est voué à l’échec

Je ne parle même pas de racisme, d’ignorance ou de privilèges. Simplement, si vous avez dix personnes dans une salle qui doivent décider de faire telle action, d’encourager tel thème, et qu’il n’y a pas une seule voix pour contredire la vision du monde qu’ils partagent… Même avec la meilleure volonté du monde, ou le plus grand paternaliste du monde, c’est voué à l’échec.

Ce qui me pousse à penser que ça fait partie de quelque chose de tout à fait normal et démocratique d’avoir un échantillon représentatif de la population dans les lieux de décision. Malheureusement, c’est toujours le résultat de batailles et pour les gagner, il ne faut plus se contenter de petites mesures : il faut des mesures structurelles à ce sujet.

Vous abordez le thème de la restitution des objets d’art. Avez-vous un sentiment sur cette question ou un message à faire passer à la banque de Suède ?

Il y a eu des progrès sur cette question universelle, puisqu’elle fait partie des droits actés par l’UNESCO. On a donc des lois, universellement reconnues, sur lesquelles on peut s’appuyer. On voit que beaucoup de pays ont mis en place des processus de restitution, même si on peut regretter que ce soit aussi lent, qu’il y ait parfois des impossibilités légales. Quand cela arrive, il faut faire preuve d’invention, il faut peut-être aussi revoir certaines législations.

Il y a une volonté de supprimer toute trace d’origine, et c’est ainsi que la banque devient receleur

Dans le cas d’Ernest Cole, trois boîtes contenant son travail se retrouvent dans une banque sans aucun document attestant de qui les a déposés ou qui paye (puisque, à ce que je sache, une banque n’est pas une institution pro bono). Donc, très clairement, il y a une volonté de supprimer toute trace d’origine, et c’est ainsi que la banque devient receleur.

Mais en ce qui concerne le film, je n’ai pas voulu insister sur cet aspect. Je sais qu’il y a des journalistes suédois qui ont commencé à écrire et à enquêter là-dessus, je les laisse faire leur travail.

Vous avez été ministre de la Culture en Haïti avant de démissionner. Est-ce que vous avez eu une forme de désillusion de la politique institutionnelle ?

Au contraire, pour moi, ça a été un vrai laboratoire permettant de voir les limites du pouvoir, de l’administration et du citoyen, même. Le personnel politique n’est pas univoquement hors sol, c’est une responsabilité énorme, et je déplore une forme de non-respect de la chose politique. Mais d’autre part, on voit bien, avec tout ce qui se passe au Parlement français en ce moment, que le monde politique se décrédibilise.

Pour garantir que les institutions fonctionnent à nouveau comme elles le devraient, il faut que tout le monde s’y mette. J’inclus également la presse. À la télévision ou à la radio, il n’existe plus beaucoup de bonnes émissions, qui permettent encore un débat sain, essentiel à la démocratie. Je trouve que cela participe d’une dérive, qui est encouragée par le fait que la majorité des médias appartiennent à des milliardaires ou des institutions hégémoniques. La liberté de la presse elle-même est menacée.

Une conclusion ?

J’espère que le film aidera aussi un certain nombre de personnes à comprendre le monde dans lequel ils vivent, à se réapproprier leur histoire. Parfois, on est en colère par rapport à ce qu’on vit, on doit alors chercher à en comprendre les raisons, comprendre les luttes de nos aînés.

Appropriez-vous ces armes-là : la connaissance, et à fortiori la connaissance de sa propre histoire

Beaucoup de choses auxquelles vous avez accès, même lorsqu’elles sont insatisfaisantes, restent le résultat d’un combat. Des gens sont morts pour le mener à bien et il faut les honorer. C’est pour ça que l’une des dédicaces du film est pour ceux qui sont morts en exil. Ils ne sont pas morts pour rien. Appropriez-vous ces armes-là : la connaissance, et à fortiori la connaissance de sa propre histoire.

Propos recueillis par Ambre Couvin

Photo Ramdan Bezine

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