Si les relations entre la France et l’Algérie ont toujours été complexes, elles connaissent désormais des crispations particulièrement fortes. La reconnaissance, par la France, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental semble marquer un premier point de tension. À cela s’ajoutent la détention de l’écrivain Boualem Sansal en Algérie et les nombreux coups de boutoirs du ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau.
L’ancien président du groupe LR au Sénat assume vouloir instaurer « un rapport de force » entre Paris et Alger. Ce dernier reproche notamment à l’Algérie de faire obstruction au rapatriement de ses ressortissants visés par des obligations de quitter le territoire. Bruno Retailleau menace de revenir sur les accords de 1968 qui donnent un statut particulier aux Algériens en France, ex-puissance coloniale, en matière de circulation, de séjour et d’emploi.
En marge de ces tensions, la guerre d’indépendance d’Algérie refait surface dans le débat public avec son lot d’approximations et de tensions. Le journaliste Jean-Michel Apathie a ainsi été suspendu des antennes de RMC après avoir comparé le massacre d’Oradour-sur-Glanes aux crimes commis par l’armée française en Algérie.
Nous avons interrogé Alain Ruscio, historien, spécialiste de l’histoire coloniale et auteur du livre « Nostalgérie » et « La première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête et de résistance (1830-1852) ». Entretien.
Depuis la reconnaissance par la France de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, les relations ne cessent de se détériorer avec l’Algérie. Comment observez-vous cette évolution ?
La diplomatie française est tombée dans un piège qu’elle s’est tendue elle-même. On se rappelle la Marche Verte de 1975. Pendant des décennies, la France a refusé d’entériner la marocanité du Sahara occidental, mais en même temps a refusé de tomber dans la dénonciation comme le fait l’Algérie.
Je pense qu’il aurait été sage de rester sur cette position sur un dossier où il y a de part et d’autre des opinions extrêmement tranchées et irréconciliables. Si elle a choisi seulement sur la question du Sahara occidental, en réalité cela masque un choix géostratégique d’une préférence pour le Maroc que la France n’avait pas à faire.
Plus récemment, Bruno Retailleau multiplie les offensives visant l’Algérie ?
La société française a opéré un virage à droite extrêmement marqué et qui se manifeste entre autres par un révisionnisme colonial. Une sorte de réévaluation médiatique de ce que fût la réalité de la domination coloniale. J’ai entendu ces jours-ci à la télévision ou à la radio des gens qui continuent à dire « on a construit des routes ». C’est une négation absolue de ce que fût le bilan final de la colonisation française.
Il est évident que dans ce processus global, il y a une sorte de spécificité algérienne qui vient d’une part du fait que l’Algérie a été le pays le plus longtemps colonisé. Et que, mis à part la Kanaky, elle est la seule colonie de peuplement. Il y a encore aujourd’hui un lobby issu directement de la “nostalgérie” avec, soit les anciens français d’Algérie, soit leurs descendants qui voient leurs alliés politiques entretenir cette détestation de l’Algérie. Ils n’ont toujours pas digéré la guerre d’indépendance.
Nul n’a le droit de parler à un pays indépendant comme le fait Bruno Retailleau
Il faudrait que la société française revoie un peu son histoire. L’Algérie est indépendante et nul n’a le droit de parler à un pays indépendant comme le fait Bruno Retailleau. Tout d’abord parce qu’il est ministre de l’Intérieur et a oublié que l’Algérie n’est plus un département français depuis plus de 60 ans.
Et deuxièmement, personne n’oserait parler à un autre pays comme Bruno Retailleau ou François Bayrou l’ont fait et d’une façon égale et aussi condamnable. En donnant une sorte d’ultimatum à l’Algérie, en disant « si vous ne faites pas ça, on va vous taper sur les doigts ». Ce sont des gens qui n’ont pas compris que la colonisation est terminée.
Peut-on parler de refoulé colonial, d’un passé qui ne passe pas ?
Il y a vraiment un passé qui ne passe pas. La France a eu soit des alliées, soit des adversaires, soit des partenaires. Avec l’Algérie, ça a toujours été très particulier. Ce qui est nouveau, c’est qu’il n’y a plus que l’extrême droite qui entonne ce chant détestable. Il y a désormais la droite classique, y compris ceux qui se réclament de l’héritage du général De Gaulle. Il y a une sorte de gangrène révisionniste et néocoloniale qui est en train d’envahir la France.
Au-delà des positions des politiques, existe-t-il une réelle méconnaissance des exactions de la France en Algérie ?
Il n’y a, selon moi, que deux explications possibles. Soit, ils l’ignorent, et à ce moment-là, ils ont une ignorance grave de l’histoire pour des gens qui se veulent être des hommes et des femmes politiques responsables. Chose que je condamne, ne serait-ce que parce que ça devrait être enseigné à l’école et qu’il y a beaucoup de bons ouvrages d’histoire qui pourraient leur rafraîchir la mémoire. Soit, ils le savent et mentent sciemment. Dans les deux cas, la France n’a pas à être gouvernée par des ignares et des menteurs.
Après l’attentat de Mulhouse, la remise en cause des accords de 68 se fait plus fort à droite et à l’extrême droite. Qu’en pensez-vous ?
L’accord de 1968 est dû à ce que j’appelle « la spécificité du cas algérien ». Au lendemain de la colonisation, il y a des rapports avec un pays qui a connu 132 ans de domination coloniale qui ne pouvaient pas être les mêmes qu’un pays avec 20, 30 ou 40 ans de colonisation. Du fait également de la guerre d’indépendance de l’Algérie qui a été absolument sanglante.
Il y avait un “deal” entre les gouvernements français et algérien et, de ce fait, un accord tacite pour des concessions
La décolonisation du Maroc et de la Tunisie n’ont pas été pacifique, mais il n’y a pas eu de guerre. Je pense qu’il était normal qu’il y ait un accord particulier avec l’Algérie. C’est la période où, suite à des clauses peu honorables des accords d’Évian, la France a continué les essais nucléaires en Algérie. Il y avait un “deal” entre les gouvernements français et algérien et, de ce fait, un accord tacite pour des concessions.
Au-delà de ces polémiques, l’Algérie reste un sujet phare pour l’extrême droite et une partie de la droite. Comment cela alimente les discours racistes et xénophobes ?
L’hostilité au maghrébin d’une part et a l’islam d’autre part sont des phénomènes très anciens qu’on peut faire remonter à l’époque des croisades. C’est une période où la France considérait qu’elle avait la mission civilisatrice, mais aussi la mission de détruire les mauvaises religions. Tout cela a laissé des traces sur des dizaines de générations. Il ne faut pas s’étonner qu’aujourd’hui, il y ait ce ressentiment qui est inculqué par les médias via tous les appareils idéologiques justifiant la domination coloniale.
Sur RMC, le journaliste Jean-Michel Aphatie a déclaré que « la France a fait des centaines d’Oradour-sur-Glane en Algérie ». Cette phrase a déclenché l’ire de la droite et de l’extrême droite. En tant qu’historien, qu’en pensez-vous ?
Je pense que le langage journalistique et celui de l’historien ne sont pas les mêmes. Je n’aurais pas fait des parallèles de ce type parce que tout simplement ce n’est pas le même pays, ni la même période, ni le même type d’armée. Évidemment, il y a un terme qui n’est pas adéquat entre les pratiques des nazis et des français. Cependant, cela ne justifie pas du tout la protestation de la droite.
Il faut affirmer que la colonisation a été un véritable cataclysme pour la population algérienne
Il faut affirmer que la colonisation a été un véritable cataclysme pour la population algérienne. Cette conquête a été ponctuée de nombreux massacres de populations civiles et éventuellement de deux armées qui s’affrontaient. Il y avait des combattants français et algériens morts au combat, mais l’immense majorité des morts de la conquête de l’Algérie étaient des civils, des paysans qui ont souffert des raids de l’armée française. Il y a eu beaucoup d’exemples de villages qui ont été entièrement rasés, incendiés, dont les populations ont été tuées. De nombreux villages qui ont subi un sort absolument terrible. Il y a eu l’ère de la conquête qui a abouti à la mort de, probablement, des centaines de milliers d’Algériens.
Sur le cas de Jean-Michel Aphatie, un journaliste a besoin en quelques phrases de résumer une situation. C’est beaucoup plus abrupt qu’une thèse ou un livre d’histoire. Je ne lui fais aucun reproche déontologique, au contraire, je trouve qu’il a eu beaucoup de courage. Je dis seulement qu’il faut essayer de donner des exemples plus précis.
Pour les français, Oradour-sur-Glane représente le summum de la férocité. Mais il y a eu de la férocité de la part de l’armée française qui a d’ailleurs été dénoncé par Victor Hugo, qui n’était pas un islamo-gauchiste. Victor Hugo a dénoncé la férocité de l’armée française en Algérie. Tout cela, ce sont des choses connues de tous les historiens et de ceux qui ont eu une curiosité historique et intellectuelle.
Propos recueillis par Hamama Temzi